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bras de l’officier qu’il semblait avoir choisi pour confident; est-ce aussi une vertu ?

— Elle ne serait pas ici, s’il en était autrement, répliqua le Mexicain avec hauteur; nos mœurs, señor Français, n’ont pas la liberté des vôtres.

— C’est une infériorité que je ne me lasserai pas de vous reprocher, répondit Albert d’un ton convaincu. Comment pouvez-vous savoir que la vertu est chez vous aussi indomptable que farouche, si vous ne la soumettez à aucune épreuve? En attendant, don Luis Cortès serre la Wilson d’assez près pour que l’heure de consoler sa femme soit prête à sonner; or, mon cher, dans votre pays, aussi primitif que vertueux, on me paraît ignorer tout ce qu’il est possible d’obtenir d’une femme dont on se fait le consolateur.

Bien qu’elle s’effaçât volontairement, doña Lorenza occupait une trop haute position dans la ville pour être délaissée, et elle se vit bientôt le centre d’un cercle au moins aussi nombreux. que celui qui entourait la Wilson. Lorsque celle-ci, cédant aux supplications, se leva pour chanter, on se dispersa, on s’assit, et la créole put examiner à l’aise la cantatrice. Elle admira la finesse et la régularité de ses traits, la blancheur de sa peau rosée, la douceur de son regard; mais ce frais visage lui parut manquer d’expression, de volonté, et le corps de grâce. La Wilson chanta bien, car sa voix était magnifique, et son succès fit affluer le sang sur les joues pâles de doña Lorenza. Après un second morceau de chant, qui valut à l’artiste jusqu’aux applaudissemens des dilettantes postés dans la rue, le bal fut ouvert.

— Elle a de grands pieds et ne sait pas manier son éventail, dit avec dédain doña Quirina en revenant à sa place après une contredanse.

— Eh bien ! te voilà vengée, répondit doña Lorenza avec un peu d’ironie. Est-ce trop exiger de votre bonté, señor, continua-t-elle en s’adressant à Albert, qui venait l’inviter en vain pour la troisième fois, que de vous prier de m’amener mon mari?

— Je cours le chercher, señora.

— Que ce soit de ce côté alors, dit doña Lorenza en désignant du bout de son éventail la fenêtre près de laquelle se tenait la cantatrice.

Le regard doux, voilé, langoureux, de la belle patricienne se croisa avec celui du jeune Français, qui frissonna.

— Console-toi, murmura Lorenza en se penchant vers l’oreille de Quirina, devenue boudeuse; don Alberto, ma chère, est l’amant de la Wilson, et ton mari le rencontrera entre elle et lui.

— Tu n’es pas indisposée ? demanda don Luis, qui accourut près de sa femme.