Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 107.djvu/522

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occidentale avait passé par là. Les sujets profanes n’étaient pas entièrement exclus. Dans les chambres des filles d’Alexis, nous voyons qu’on avait peint des fruits, des fleurs, même des paysages qu’on appelait déjà d’un nom allemand, landchafti. Et comme si l’on commençait à éprouver, au milieu de tout cet or et de toutes ces icônes, la nostalgie de la nature vivante, on représentait autour des fenêtres des nuages blancs, le ciel bleu. On voulait agrandir, dans ces étroits appartemens tout encombrés de saintetés, la part de la lumière ; on voulait suppléer, pour les longs et mornes hivers russes, à l’absence de la verdure et du soleil.

Quant au mobilier, à l’exception du trône oriental et byzantin dans l’appartement du prince, les chaises, les fauteuils, étaient restés jusqu’à l’époque de Pierre le Grand des raretés dans l’ameublement rosse. On y suppléait par les grossiers escabeaux de chêne, les divans de cuir, les bancs de bois, qui couraient autour de la chambre, absolument comme dans les cabarets russes d’aujourd’hui. Les tsarines et les belles tsarévnas furent longtemps privées du plaisir de voir se refléter leur image à tous les panneaux de leur boudoir : les glaces de Venise n’apparaissent qu’à la fin du XVIIe siècle. Jusqu’alors, on n’avait eu que de petits miroirs, simples objets de toilette qu’on enfermait dans des étuis ou des cassettes, avec les peignes de bois et d’ivoire, les pinceaux, les pots de blanc et de rouge, les cosmétiques de toute sorte.

Sous le règne du premier Romanof, on commençait à suspendre aux murailles les tableaux peints par des artistes étrangers. Parmi « ces maîtres dans l’art de la perspective, » on cite à la fin du XVIIe siècle le Polonais Mirovski, les Allemands Engles et Walter. Ainsi, lorsque depuis deux cents ans déjà les rois de France plaçaient dans leurs palais des Tuileries, du Louvre, de Fontainebleau, de Versailles, les chefs-d’œuvre de Titien, de Raphaël, du Poussin, de Lebrun, les Romanof ne connaissaient les arts que par des essais médiocres ; mais il est probable qu’Alexis était aussi enchanté de la Vision de Constantin, par Saltanof, que pouvait l’être Louis XIV des Batailles d’Alexandre. Ces artistes s’aventuraient parfois jusqu’au portrait : nous voyons figurer dans le palais du tsar Michel, en 1681, les personnes, comme on disait à cette époque, des rois de France et de Pologne, c’est-à-dire probablement de Louis XIV et de Sobieski. On donnait le nom de feuilles allemandes à des gravures que, dès le XVIIe siècle, on commençait à vendre à Moscou dans le Marché aux Fruits. La tsarévna Sophie avait, en des cadres dorés et peints, avec des légendes allemandes, une image du Sauveur portant la couronne d’épines et le roseau, — la Nativité du Christ, avec les évangélistes aux quatre coins, — le Crucifiement, avec la ville de Jérusalem représentée au-dessous. A en juger par les