Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 107.djvu/649

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des figurines du Christ furent vendues et distribuées dès le IIIe siècle ; Alexandre Sévère en avait placé une parmi ses dieux lares, à côté de celles d’Abraham, d’Orphée et d’Apollonius de Tyane. Ces singulières associations n’étaient point rares : saint Augustin, parlant de la secte des carpocratiens, dit qu’elle adorait et encensait simultanément les images de Jésus, de Paul, de Pythagore et d’Homère. De nos jours, une école philosophique qui a quelque importance, supprimant le culte de la Divinité et lui substituant celui des grands hommes, a imaginé un olympe de convention où elle fait entrer les personnages les plus disparates.

On peut admettre, je crois, qu’aux premiers temps de l’église les images ne furent guère en honneur que chez les chrétiens hétérodoxes, principalement chez les gnostiques et toutes les sectes qui découlaient de la gnose. Les vrais chrétiens, ceux qui croyaient aveuglément au Dieu prêché par saint Paul et par les apôtres, devaient, autant par tradition hébraïque que par opposition au paganisme, repousser toute représentation plastique de la Divinité. Il suffit d’avoir parcouru l’Égypte, d’avoir reconnu que les temples qui ont servi d’églises ont été martelés, qu’on y a brisé chaque figure humaine, pour comprendre que les iconoclastes étaient en majorité. Si parmi les orthodoxes l’on a représenté Jésus, c’est sous forme déguisée et perceptible jusqu’à un certain point par les seuls fidèles. Le symbole le plus fréquent est l’agneau, l’agneau pascal qui est devenu la victime expiatoire de l’humanité entière ; c’est le bon pasteur portant la brebis malade, que l’on retrouve si souvent dans les catacombes de Rome ; c’est Orphée charmant les animaux, attirant la nature à lui, ainsi qu’on le voit sur tant de sarcophages en marbre sculptés aux premiers jours du christianisme. Il semble que c’était encore trop clair : on adopta pendant de longues années une forme absolument mystique et inexplicable pour qui n’était pas initié ; je veux parler du poisson, qui joue un rôle important dans les plus anciens monumens d’origine chrétienne.

Il est probable que cet emblème, qui paraît fort singulier au premier abord, fut imaginé dans le temps des persécutions, et qu’avant de devenir une représentation figurée du Christ il servit de mot de passe, de signe de reconnaissance aux chrétiens poursuivis et traqués. Quoique ce symbole ne se rencontre qu’en Italie, il était venu de Grèce ; il concorde bien au génie byzantin, grand inventeur de rébus. Le vocable se prononçait en grec ίΧΦύς ; or dans l’assemblage de ces cinq lettres on découvrait une sorte d’anagramme qui contenait une profession de foi complète. Le plus souvent les lettres, au lieu. d’être placées horizontalement, selon l’usage général, étaient disposées verticalement, les unes au-dessus des autres, comme si chacune d’elles eût été le commencement d’un mot, et on retrouvait