Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 107.djvu/648

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


resplendissait à travers l’apparence humaine où Jésus s’était abrité pour accomplir sa mission. Les manichéens et les gnostiques rompirent plus d’une lance sur cette question, qui resta intacte tant que ces deux sectes existèrent. On prétendait, — l’on prétend encore, — posséder des images miraculeuses dites achéiropoiètes, car elles auraient été faites sans le secours de la main de l’homme, et reproduisant les traits du Christ. Sans parler de celle qui a été attribuée à saint Luc, il faut citer celle que Jésus envoya au roi d’Édesse, Abgare, qui, atteint de la lèpre et ayant entendu parler des miracles dont la Palestine était le théâtre, avait écrit à Jésus pour le prier de venir le guérir ; on peut rappeler aussi le mouchoir de Bérénice où se peignit la face en sueur et sanguinolente de celui qui portait sa croix. Depuis cette heure, Bérénice s’est appelée Véronique, — la véritable image ; — un mot latin et un mot grec, symbolisant par leur accouplement l’union de l’église latine et de l’église grecque, ont servi à composer ce nom nouveau. Quant à l’image elle-même, elle est à Laon, à Jaen d’Andalousie et à Saint-Pierre de Rome.

A défaut de portraits iconographiques, on avait du moins un signalement écrit auquel il était possible de demander des renseignemens plastiques. Les antiquaires chrétiens ont fait grand bruit jadis d’une description détaillée de la personne de Jésus que P. Lentulus, qui fut proconsul en Judée avant Hérode, aurait envoyée au sénat romain : « Il est d’une taille haute et bien proportionnée ; ses cheveux ont la couleur du vin, et jusqu’à la naissance des oreilles sont raides et sans éclat ; mais des oreilles aux épaules ils sont brillans, bouclés et tombent sur le dos en deux parties à la mode de Nazareth. Le front est serein et uni, la figure sans tache, la physionomie noble et bienveillante ; le nez et la bouche sont à l’abri de tout reproche (nullo modo reprehensibilia) ; sa barbe abondante et bifurquée est de la couleur de ses cheveux ; les yeux bleus de mer (cœrulei) sont extrêmement limpides… Le visage a une grâce admirable et pleine de gravité. La stature est élancée, les mains fines et longues, les bras sont charmans… Sa figure en fait le plus beau des hommes. » Au VIIIe siècle, Jean le Damascène détaille un portrait du Christ qu’il donne comme authentique. « C’est, dit-il, la forme d’Adam, père des humains, sous les traits de la vierge Marie. » Constantin le Grand ordonna de le peindre d’après la description qu’en avaient laissée les anciens historiens : taille élevée, sourcils épais, œil doux, nez bien pondéré, cheveux bouclés, attitude légèrement penchée, barbe noire, teint couleur de froment comme celui de sa mère, doigts allongés. » Ces portraits sont apocryphes, il est superflu de le dire ; on peut croire néanmoins qu’ils rappellent une tradition orale qui ne fut pas sans influence sur les premiers fabricans d’images chrétiennes. Il n’est point douteux que