Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 107.djvu/950

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des esprits incertains, de sorte que, même dans l’assemblée la plus royaliste, la question n’est nullement décidée ; jusqu’ici, elle reste obscure et indécise, circonstance assurément défavorable pour la solution définitive. Qu’on mette les choses au mieux dans la situation telle que l’ont faite tous ces tiraillemens, ces conflits intimes, et ces efforts inutiles : l’assemblée peut se partager presque également, et c’est à quelques voix de majorité que peut être tranchée la question suprême de la reconstitution de la France, du retour à la monarchie ! Serait-ce là une origine bien sûre, une condition bien efficace pour un gouvernement nouveau ? Et, s’il en est ainsi dans l’assemblée autant qu’on puisse le prévoir d’après les élémens qui la composent, qu’est-ce donc dans le pays, dans cette masse nationale qui n’est pas au courant des finesses diplomatiques, des secrets de couloirs et des combinaisons savantes, mais qui juge tout avec sa raison, avec son instinct, avec le sentiment de ses intérêts ? Quelles que soient les décisions qui seront prises par l’assemblée, le pays se soumettra sans nul doute, il ne se révoltera pas, il ne se jettera pas dans les insurrections ou les échauffourées sanglantes et stériles ; non, le pays ne semble nullement porté à la guerre ni à l’intérieur ni à l’extérieur, il attend les destinées qu’on veut lui faire. On ne peut cependant s’y méprendre, il y a un peu partout à la surface de la France un courant de méfiance et d’inquiétude. On se lasse de toutes ces obscurités et ces tergiversations, et on finit par s’alarmer de cet inconnu que les habiles tiennent en réserve. Les nations sont un peu comme les enfans, elles n’aiment pas les fantômes. Le pays n’a pas peur de la monarchie, d’une monarchie qui respecterait son état social, qui lui donnerait l’ordre, la sécurité, sans lui demander l’abdication de ses droits ; il a peur d’une monarchie que ses partisans les plus décidés représentent trop souvent comme une résurrection ou comme une relique du passé, comme une restitution de droit privilégié et surnaturel.

Sans doute il y a désormais dans la constitution sociale de la France une force qui est faite pour résister à toutes les atteintes, qui défie depuis soixante ans toutes les commotions et toutes les réactions ; mais, si cette société est réduite à se défendre tous les jours contre des velléités, même impuissantes, contre des réactions déguisées, contre des prépotences de caste ou des abus d’influence cléricale, s’il en est ainsi, ce n’est plus la paix qu’on promet à la France, c’est la lutte qu’on lui porte, la lutte organisée, incessante et périlleuse. C’est là justement ce que l’instinct public pressent, et, qu’on y prenne garde, cette inquiétude qui est un peu partout, que les factions peuvent exploiter et envenimer, mais qui existe, cette inquiétude ne procède nullement d’une ardeur révolutionnaire, elle est plutôt d’une nature conservatrice. Ce que le pays redoute par-dessus tout, c’est qu’au lieu de lui donner la paix on lui donne la guerre, c’est que la monarchie qu’on travaille à restaurer, ne prépare