Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 108.djvu/123

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Ce n’était là toutefois qu’un art tout élémentaire, soumis dans ses progrès à la loi qui en mesure la lenteur à l’infériorité de l’état social. C’était une application presque inconsciente des forces mentales à la conquête des forces physiques. Quand cet empirisme devint méthode, quand cet art grossier se fit science, d’abord au temps de Pythagore et de Démocrite, plus tard au temps de Galilée et de Newton, ce fut une révolution presque aussi grande que celle dont la terre avait été témoin le jour où l’intelligence de l’homme, même sous ses formes les plus simples, avait apparu pour la première fois au milieu de la nature aveugle et de l’animalité muette. — Assurément c’est le cas le plus simple de la question du progrès ; mais il est d’une bonne méthode d’en finir avec ces cas simples du problème avant d’affronter les difficultés incomparablement plus embarrassantes de la morale ou de l’art.

Sans être aussi exclusif que M. Buckle, qui réduit tout à ce côté de la question, il n’y a pas un seul penseur qui n’ait reconnu et marqué la place prépondérante dans l’histoire de l’élément intellectuel, sous sa double forme théorique et pratique : la culture scientifique de l’esprit systématisant les lois du monde, et accroissant dans une proportion indéfinie les forces de l’homme. Contrairement à tous les autres élémens du progrès, par une prérogative qui tient à la précision rigoureuse des méthodes et au caractère impersonnel des résultats, depuis que l’esprit scientifique a pris conscience de lui-même, le développement de ce fait est continu, sans point d’arrêt, sans mouvement de recul.

On a même remarqué qu’il suit une accélération constante, mathématiquement déterminable. On a montré que dans cet ordre de phénomènes les progrès doivent être considérés non pas comme des nombres qui s’ajoutent, mais comme des nombres qui se multiplient. Dans ces voies nouvelles ouvertes depuis deux siècles à l’esprit humain, la rapidité de sa marche croît en raison de l’espace parcouru. Cette marche est si régulière et la loi des vitesses si rigoureuse qu’on peut arriver à la formule précise des résultats obtenus ou espérés en les évaluant par la quantité des forces conquises par l’homme et des combinaisons de ces forces. Un ingénieux savant a conçu l’idée du sociomètre, dont le principe serait de prendre pour étalon du progrès d’un groupe humain le nombre des agens naturels à l’aide desquels ce groupe travaille et l’effet utile de ces agens. Pour en donner un exemple, les sociétés antiques travaillaient avec trois forces seulement, la pesanteur, la musculation humaine et animale, enfin le vent, la plus merveilleuse des conquêtes primitives de l’homme. Beaucoup de civilisations stationnaires se sont arrêtées à ce premier degré d’empirisme industriel, l’âge moderne