Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 108.djvu/23

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de programme ; on tua le mélancolique, et l’ambitieux prit sa place. On ne se dit plus : Être aimé à outrance, être à vingt ans un grand poète ou mourir ! On se dit : A vingt-cinq ans je serai préfet, et ministre à trente ! Au fond, rien de plus naturel. La génération qui raisonnait ainsi n’avait point vécu la terrible crise, ni subi le contrecoup immédiat. Notre âge touchait à sa seconde étape, et cette maladie de l’âme à laquelle ont succombé tant d’intéressantes victimes ne signale que le commencement du siècle. A cette première date apparaissent les Werther, les Obermann, les Adolphe et cent autres variétés d’un même type aujourd’hui démodé et qu’on ne saurait s’expliquer à moins d’avoir présent devant l’esprit le bouleversement atmosphérique qui les fit éclore : émancipation de l’individu, affranchissement de la pensée. Se figure-t-on bien l’effet que dut produire sur de jeunes cerveaux nullement préparés cet avènement soudain de la démocratie ? Cette force d’action soumise volontairement depuis des siècles à des puissances supérieures, l’individu s’en trouve tout à coup investi. Quel progrès vient de s’accomplir là ! entre hier et aujourd’hui, quels abîmes ! Il semble qu’en un instant tout lui soit devenu possible. Lui qui faisait jadis partie d’un grand ensemble, n’est-il pas libre, émancipé, n’est-il pas à lui-même son propre monde ? Mais si les obstacles sont tombés, si les horizons se sont élargis de tous côtés, la force humaine, hélas ! n’a point crû en proportion ; l’homme est resté ce qu’il était, un être borné, misérable, incapable de se gouverner. De là les désaccords affreux, les désirs inassouvis, la mélancolie incurable. Alors se dressent les questions suprêmes : « pourquoi suis-je né ? que suis-je venu faire en ce monde ? quel est le but, la fin de tout ceci ? » Là-dessus l’esprit le plus émancipé n’en sait malheureusement pas plus que le commun des hommes ; la seule chose qu’il possède en plus, c’est le sentiment et le désespoir de son impuissance. Ici nous sommes sur la pente du suicide, dernier terme de l’absolue émancipation de l’individu. Werther se tue, Obermann tourne et retourne le sujet en moraliste irrésolu, et René, le plus naïvement du monde, écrit à qu’il y a de ces sensations qui semblent faites pour nous guérir « de cette manie que nous avons de vouloir exister ! »

Adolphe appartient à cette famille de cœurs usés, flétris et desséchés avant l’âge. C’est encore une histoire d’amour, mais d’un genre absolument original et d’où le roman psychologique, — en d’autres termes toute une littérature nouvelle, — sortira. Pour Voltaire chantant « les ris, les jeux et les plaisirs, » l’Amour est le dieu de Cythère, ce bambin ailé, dodu, frisé, poudré, qui se trémousse dans les bas-reliefs de. Coustou et les camaïeux de Boucher :

Qui que tu sois, voici l’on maître ;
Il l’est, le fut ou le doit être.