Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 108.djvu/22

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


réclamait dans le roman que les droits de la nature, et c’est à peindre une passion contre nature que s’ingénie le virtuose par excellence de la réaction religieuse du moment. Il est tellement séduisant, irrésistible, que sa propre sœur cède éperdue à la fascination ! Près de ce gentilhomme ténébreux, Saint-Preux, Valmont et Lovelace ne sont que suborneurs vulgaires. Être aimé jusqu’à l’inceste, voilà le vrai triomphe ! Et tandis que sa victime prend le voile et descend vivante au sépulcre, il s’en va, lui, par-delà l’Atlantique, promener sa plaintive élégie et donner pour fond à son attitude la forêt vierge et les cataractes du Nouveau-Monde. René se laisse aimer, il n’aime point ; il est la flamme qui éclaire et qui dévore, il passe en ravageant, ainsi que le veut le Dieu qu’il croit servir en s’adorant soi-même, et qui l’a évidemment choisi et désigné pour répandre sur l’univers la parole d’égoïsme et de vanité. Il y a tout à supposer que ce même vicomte de Chateaubriand, qui se personnifie dans René, ne fut jamais aimé de sa sœur que comme le meilleur des frères ; mais il fallait s’imposer à la littérature du moment, et, pour la mieux pousser aux bonnes voies, la gouverner d’abord par ses travers. Le génie de la révolution a mis à la mode cette façon de reprendre à nouveau les préjugés, d’aborder dans le roman des sujets qui jadis eussent scandalisé, et c’est un amusant spectacle de voir ici René, l’apôtre de la réaction religieuse, donner la note au Caïn de Byron, lequel est également aimé de sa sœur et vit avec elle en parfait accord d’hyménée. Quels que soient les dehors, les surfaces, l’intention démoniaque se trahit au fond de tout, c’est une rage d’empoisonner les sources vives, de compliquer, de corrompre les sentimens, de ne plus goûter aucune joie dans sa pureté naturelle. L’amour devient une malédiction, la mort devient le néant, et contre l’infernale amertume de cette double ivresse de la malédiction et du néant, plus rien ne saurait prévaloir. Cette douce et candide Atala, jeune sauvage évangélisée, quel discours, en quittant la terre, adresse-t-elle à cet amant si cruellement victime par elle ? « Quelquefois, en attachant mes yeux sur toi, j’allais jusqu’à former des désirs aussi insensés que coupables. Tantôt j’aurais voulu être avec toi la seule créature vivante sur la terre, tantôt, sentant une divinité qui m’arrêtait dans mes horribles transports, j’aurais désiré que cette divinité se fût anéantie pourvu que, serrée dans tes bras, j’eusse roulé d’abîme en abîme avec les débris de Dieu et du monde ! »

Chaque génération a son signe moral comme elle a son air de visage et sa manière de se vêtir. A ces rêveries maladives, à ce vague et fiévreux idéal, d’autres aspirations ne devaient point tarder à succéder. Les hommes de la période suivante changèrent d’avis et