Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 108.djvu/30

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conditions d’existence sont-elles les mêmes que pour l’habitant du midi ? L’un vit en plein air, librement et joyeusement, couche à la belle étoile ; l’autre, enfermé, calfeutré, met sa joie dans son poêle, qui ronfle bien, dans ses doubles fenêtres, où les rafales glacées du dehors viennent briser leurs ailes impuissantes. Et croyez que les choses n’en resteront point là De cette idée de bien-être, toute locale, naîtra une idée également locale de vertu, de devoir, de littérature. Vous aurez la glorification sur tous les tons de la vie de famille, la canonisation du home. « De ces sensations, de ces vertus privées, les hommes et les femmes du midi sont incapables ! » s’écrieront les nations du nord, oubliant qu’il n’y a là qu’une question de climat, et que ces vertus, ces devoirs, ces sensations peuvent également fleurir, quoique sous d’autres conditions, aux pays du soleil. « Vous avez vu des églises gothiques en Angleterre et en Allemagne, dit Corinne à son rêveur Oswald ; il y avait quelque chose de mystique dans le catholicisme des peuples septentrionaux, le nôtre parle à l’imagination par les objets extérieurs. » Michel-Ange a dit, en voyant la coupole du Panthéon : je la placerai dans les airs, et en effet Saint-Pierre est un temple posé sur une église. Écoutez maintenant Lamartine dans l’introduction de Graziella. « Le Christianisme périrait que Saint-Pierre resterait encore le temple universel, éternel, rationnel, de la religion quelconque qui succéderait à la religion du Christ, pourvu que cette religion fût digne de l’humanité. »

De l’or partout, du marbre et des mosaïques, des poèmes d’architecture que le génie de l’homme élève à sa propre gloire. « Je vais m’y promener souvent pour rendre à mon âme la sérénité qu’elle perd quelquefois. La vue d’un tel monument est comme une musique continuelle et fixée qui vous attend pour vous faire du bien quand vous en approchez[1]. » C’est bien tout cela pour les cœurs profanes, mais Oswald n’a-t-il pas raison de crier au paganisme ? Et la cathédrale de Saint-Marc, moins architecturale encore que pittoresque, comme il sied sous le ciel de Venise, où la couleur prime la forme, c’est là que je voudrais voir le scrupuleux insulaire se reconnaître au milieu de ces forêts de colonnes, de statues, de candélabres et de chapiteaux. L’art n’est plus le moyen, c’est le but, et, de peur que vous n’en ignoriez, l’artiste lui-même a pris soin de le graver sur son enseigne. Ubi diligenter inspexeris artemque ac laborem Francisci et Valerii Zucati, venetorum fratrum, tum tandem judicato ! Il ne s’agit point désormais d’édifier le prochain, de le préparer tout de suite au recueillement par quelque austère

  1. Corinne, p. 66.