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banqueroute, une autre religion lui succéda. L’âme humaine tressaillait d’un infini besoin d’extase, de recueillemens et d’harmonies. A ce réveil universel, l’imagination mêlait ses battemens d’ailes, on voulait croire, s’exalter, s’enivrer, planer dans la lumière, se baigner, se rouler dans l’azur. Transports chevaleresques, élancemens mystiques, foi naïve des premiers âges, croyance aux contes bleus, ce romantisme incipient embrasse tout, on dirait une insolation par le clair de lune. L’art antique est aristocratique ; voyez le XVIIe siècle. N’y aurait-il donc pas un art pour tout le monde, un art national, légendaire, populaire, remontant droit au sermon sur la montagne, et s’en inspirant au lendemain du gigantesque avortement du travail révolutionnaire et du philosophisme ?

Le salon du XVIIIe siècle est usé, fané, passé de mode, on se réfugie dans la nursery avec les bonnes femmes qui vous racontent les chansons du vieux temps :


Qu’il est doux de coûter des histoires,
Des histoires du temps passé,
Quand les branches d’arbres son noires[1] !


Si les contes de Voltaire et de Crébillon fils sont enfans des boudoirs, les ballades du romantisme nous viennent de la nursery. L’idéal recherché n’était plus celui de la renaissance, c’était je ne sais quel fantôme de laideur et de sensualisme rappelant cette horrible nonne, — attrayante pourtant, — sirène et sépulcre blanchi du légendaire. Un chevalier affolé d’amour et de désirs la poursuit, et contre ses embrassemens elle cherche un asile dans le sanctuaire. Il y pénètre sur ses pas, viole la sainteté du lieu. La religieuse, voyant qu’elle ne peut se soustraire à l’entreprise, ouvre ses voiles et montre à nu sa gorge, que dévore un affreux cancer. — De cet idéal qui les fascinait à outrance, eux non plus, les romantiques, ne voyaient pas la plaie sanglante et purulente ; leur muse était, comme cette femme du livre de Michelet, « la divine blessée, » et par la frénésie du moment, loin de les dégoûter, l’horreur les attirait ; mais ces sortes de délire, — libertinage de l’esprit et des sens, — n’ont qu’une heure dans la vie d’un siècle, on s’en amende, on s’en guérit, et nous en connaissons plus d’un parmi nous qui, sans renier l’idéal d’alors, a cessé pourtant de l’adorer dans ses infirmités.

Mais ce retour vers le passé n’a-t-il point son côté critique ? Restaure-t-on la foi dans les âmes ? est-ce en niant le progrès qu’on relève le moral d’un peuple, et cette simplicité dont on nous parle n’est-elle pas synonyme d’ignorance ? Tout le monde connaît

  1. Alfred de Vigny, le Cor, poème.