Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/355

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Kief était plus européen que la Russie ne le fut jamais avant le xixe siècle. Ses relations avec Constantinople, demeuré le dernier asile des sciences et des arts de l’antiquité, lui donnaient sur l’Occident un facile avantage. Kief, embelli par les architectes et les artistes grecs, était comme une copie réduite de Byzance, comme une Ravennes du nord. Les superbes mosaïques de sa cathédrale de Sainte-Sophie, les magnifiques insignes conservés au trésor de Moscou, nous attestent encore les richesses de cette capitale, qui faisait l’admiration des annalistes allemands, grecs et arabes. L’état russe était déjà le plus vaste de l’Europe, c’était un des plus commerçans et non un des moins cultivés. Il avait des couvens, des écoles, des bibliothèques et une science ecclésiastique à la façon du moyen âge ; il possédait des historiens comme Nestor, des poèmes comme le chant d’Igor. Il y avait là un empire assis sur des fondations européennes avec des élémens déjà marqués d’originalité, un pays qui dans la chrétienté semblait appelé à un rôle important et particulier, appelé à servir de lien entre l’Orient grec et l’Occident latin. L’histoire lui refusa un développement normal. Au seuil de la jeunesse, sa croissance fut interrompue par une des plus grandes perturbations des annales humaines. L’invasion mongole n’allait pas seulement le mettre en retard de trois cents ans : elle allait le détourner de sa voie européenne, le plier à des mœurs étrangères et comme le déformer. C’est au début du xiiie siècle, à l’aurore même de la civilisation occidentale, alors que notre moyen âge était sur le point de s’épanouir de tous côtés dans la poésie, l’architecture, la scolastique, que les hordes de Ginghiz-Khan ravirent à l’Europe la coopération de la Russie.

Dès avant l’invasion mongole, le développement du premier empire russe était entravé par un mal intérieur, la division de la souveraineté. Comme nos Mérovingiens, les descendans de Rurik distribuaient leurs états entre leurs enfans. L’aîné, le grand-kniaz dont la résidence était à Kief, n’avait sur les autres qu’une souveraineté nominale. En deux ou trois générations, ce mode de partage amena le morcellement du pays à une sorte d’émiettement. Pour lui ressembler, le système russe des apanages n’était point le système féodal de l’Occident : au lieu d’en favoriser l’introduction, il l’empêcha plutôt. Cette division de l’état entre les fils du souverain n’était qu’une suite du partage égal des successions entre les mâles, régime qui a toujours prévalu dans la noblesse russe, et l’a radicalement séparée de la noblesse occidentale. Les princes apanages étaient vis-à-vis du grand-kniaz moins dans une dépendance féodale que dans une relation patriarcale, comme des enfans vis-à-vis du chef de famille. Jusqu’à l’autocratie moscovite, la Russie fut une