Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/501

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— À présent vous rougiriez, vous pleureriez peut-être, mais vous céderiez ?

— Mon Dieu, pourquoi ces questions-là ? Qu’est-ce que cela vous fait ?

— Rien absolument, c’est le médecin qui vous interroge pour savoir si vous risquez une maladie grave par manque ou par excès de courage.

— Eh bien !.. tenez, docteur, je vous demanderais conseil.

— Vous êtes bien bonne, répondis-je avec un rire amer.

Elle me regarda avec l’étonnement le plus ingénu.

Je sentis mon tort et changeai vite de ton. — Si je vous donnais un conseil, repris-je, vous ne le suivriez pas.

Elle insista, l’impatience me reprit et me domina. — Il est étrange, lui dis-je, qu’une femme demande conseil en pareil cas. Il me semblait que le sentiment de sa dignité devait suffire ; mais vous vous êtes fait un devoir et une vertu de vous mettre toujours hors de cause, sans même songer à faire la plus légitime et la plus nécessaire des réserves. On serait fort embarrassé de donner conseil à une personne qui s’abandonne ainsi, quand la passion allume son imagination malade.

La pauvre fille ne chercha point à se défendre. Au contraire elle me donna trop raison. — Il est certain, dit-elle, que je n’ai pas le mérite de ma vertu, puisque je l’eusse complétement sacrifiée, s’il l’eût exigé, et à présent encore,… je ne me sens aucune énergie contre lui. Je n’ai de protection que son point d’honneur. Que voulez-vous ? ce n’est pas tant l’imagination, comme vous dites, c’est la reconnaissance, c’est un sentiment filial…

— Oh ! ne profanez pas ce mot-là, m’écriai-je, un sentiment filial n’est pas un sentiment bestial.

La jalousie me dévorait. Ma véhémence l’effraya. Elle me regardait avec une stupéfaction qui me troubla au point que je n’entendis pas rentrer Dolorès. Il est vrai qu’elle rentra sans le plus léger frôlement, et qu’elle se tint près de la porte sans bouger. L’étonnement de Manoela achevait de m’irriter. Son innocence me faisait l’effet d’une immoralité incurable ; mais pourquoi la voulais-je morale, moi dont les désirs ne pouvaient être que coupables ? C’est apparemment que je n’espérais plus les vaincre, et que j’aurais voulu trouver en elle la force qui m’abandonnait.

— Tenez, lui dis-je avec dépit, il vous manque l’instinct du respect de soi-même. M. Brudnel n’abusera pas de cette infirmité, mais qu’il n’espère pas vous marier avec un homme qui aura la notion de ce qui vous manque ! Que vous importe après tout ? Vous rencontrerez facilement un nécessiteux sans délicatesse, qui se trouvera heureux de toucher une belle dot et de posséder une jolie femme.