Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/515

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crainte poignante ; faut-il donc que je vous la dise, ne pouvez-vous la deviner ? Vous parliez d’héroïsme, c’est vous qui êtes capable d’héroïsme et qui savez joindre aux actions stoïques toute la puissance du savoir-vivre. Tenez ! si j’ai été abusé par tout ce que l’on m’a forcé d’entendre, si mon bonheur vous coûte un regret, si, aveugle et sourd que j’étais, j’ai payé d’ingratitude votre loyale amitié, je ne veux pas rester une heure de plus ici. Je renonce à Manoela, je ne la reverrai jamais.

— C’est bien, mon ami, répondit M. Brudnel, je vous retrouve et vous reconnais ; mais, rassurez-vous, je ne suis point un héros, je suis un homme raisonnable, je suis content de vous avoir prouvé que Manoela mérite votre attachement sérieux, puisque je n’eusse point hésité à lui donner mon nom. Il eût été malheureux pour moi de ne pas savoir qu’elle vous aime. Sa reconnaissance filiale l’eût peut-être entraînée à se sacrifier. Voilà pourquoi, dans des circonstances si graves pour notre avenir à tous trois, je ne me suis pas fait scrupule de vous surprendre. Tout est donc pour le mieux. Nous nous connaissons maintenant, et rien ne troublera plus notre amitié. Permettez-moi maintenant de me retirer, je suis réellement fatigué de mes rapides voyages, et je lutte contre le sommeil. Demain nous parlerons de la santé de Manoela. Je ne la crois ébranlée que par des causes morales qui n’existent déjà plus…

— Et la vôtre ? lui dis-je, frappé de l’altération de ses traits soudainement détendus.

— Oh ! ne parlons plus de cela, répondit-il en retrouvant sa vivacité enjouée, j’ai un but dans la vie à présent ! J’ai ma fille, je veux vivre et je vivrai !

Je le suivis à son appartement, mais il refusa mes soins et me congédia avec des paroles affectueuses et douces.

Je retournai dire à Manoela en peu de mots que la parole donnée était sacrée pour moi, mais que, jusqu’à notre mariage, je ne voulais plus la revoir qu’en présence de M. Brudnel.

— Tout ce que tu veux est bien, me répondit-elle ; va en paix et que Dieu te bénisse pour le bonheur que tu me donnes !

J’étais tellement brisé de tant d’émotions que je dormis profondément. Il y avait si longtemps que je ne dormais plus ! Depuis quinze nuits, je me débattais dans des problèmes insolubles. La solution était venue brusque, impérieuse, sans appel et comme fatale. Quelle qu’elle fût, c’était la fin de mes angoisses, je me l’imaginais du moins.

Hélas ! mes souffrances réelles, mon supplice incomparable à tout autre, allaient commencer.

George Sand.
(La quatrième partie au prochain n°.)