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ceux du chategisme de Luther : il n’y a que les mots de changés. »

Frédéric II avait entrepris de son côté l’obstiné maréchal. « Mon bon prince de Zerbst, écrivait-il plus tard, était plus rétif sur ce point. J’eus bien de la peine à vaincre ses scrupules. Il répondait à toutes mes représentations par « ma fille ne sera pas grecque ; » mais quelque prêtre que je sus gagner en son temps fut assez complaisant pour lui persuader que le rite grec était pareil à celui des luthériens. Dès lors il répétait sans cesse : Luthérien, grec, — grec, luthérien, — c’est la même chose ! » Déjà, dans la correspondance du prince Christian-Auguste avec sa femme, nous voyons le résultat de ses profondes réflexions. « Étant fermement convaincu, lui écrit-il, que tu es une vraie mère chrétienne, bien pénétrée de la vérité de ta religion, que tu n’as d’autre but et d’autre principe que ton salut et celui de ta fille, et que tu feras avec notre fille un sérieux examen dogmatique, je m’en remets, sous l’œil de Dieu, à votre propre opinion sur les articles de foi. L’église grecque a été la première et pure église apostolique : elle a été seulement modifiée par toute sorte de schismes et de cérémonies. » Soir et matin, le soldat théologien, le vétéran des campagnes de Belgique et d’Italie, adresse au ciel de ferventes prières pour qu’il éclaire la conscience de sa fille. Un jour, il envoie à Sophie tous les livres de controverse que le complaisant aumônier du roi de Prusse a mis entre ses mains. Il recommande à sa femme tel passage du Wahres Christenthum de Arndt ; il voudrait accabler l’archimandrite et toute la cour d’in-folios théologiques. Si on le laissait faire, c’est lui qui catéchiserait et convertirait les Russes au luthéranisme. La princesse s’efforce de modérer ce zèle pieux. « Sûrement, lui répond-elle, ce sont de beaux livres et qui peuvent être fort utiles à l’occasion ; mais on ne saurait agir avec trop de circonspection, non-seulement vis-à-vis du clergé, mais vis-à-vis de la nation, des fonctionnaires et autre espesse de gens qui ont peu d’instruction, une naturelle aversion pour les autres religions et l’absolue conviction que leur église est la meilleure et que les autres églises n’ont fait que se séparer d’elle. »

La foi luthérienne de Sophie, sous l’action des obsessions extérieures et d’une obsession intérieure encore plus forte, — la fascination qu’exerçait sur elle la couronne, — faiblissait visiblement. Mardefeld, qui suivait de près toutes les phases de cette évolution religieuse, écrivait à son maître : « Le changement de religion fait la vérité à la princesse une peur infinie, et les larmes lui coulent en abondance quand elle se trouve seule avec des personnes qui ne lui sont pas suspectes. Cependant l’ambition en prend à la fin le dessus. » En mai 1744, c’était Sophie elle-même qui prenait la plume et qui écrivait gaillardement à son père : « Comme je ne trouve presque aucune différence entre la religion grecque et la luthérienne,