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je me suis résolue (après avoir regardé dans les gracieuses instructions de votre altesse) de changer, — et lui enverrai au premier jour une confession de foi. Je puis me flatter que votre altesse en sera contente. » Elle aussi se mêlait de controverse. Elle lisait Heineccius et le déclarait insuffisant. « Je donnerai bientôt par écrit à votre altesse les marques de l’erreur commune qui règne au sujet du grand article que nous tous avons craint si injustement, et sur lequel Heineccius lui-même n’instruit que faussement. Le culte extérieur seul est très différent ; mais l’église s’y voit réduite par rapport à la brutalité du peuple. » Le feld-maréchal devait être ébahi autant qu’orgueilleux de la façon dégagée dont sa fille maniait tels articles de dogmes que les géans de la réforme avaient trouvés pesans pour leurs mains. Atteint et convaincu d’avoir partagé trop longtemps l’erreur commune, il ne lui restait plus qu’à courber le front devant cette théologienne de quinze ans.

Sophie d’Anhalt dut suivre la première un usage invariablement imposé depuis aux grandes-duchesses d’origine étrangère. Elle avait à changer de nom en même temps que de religion. Il fallait dissimuler au bonhomme l’importance de cette autre espèce d’abjuration. « Ne sois pas surpris, lui écrivait sa femme, si tu vois dans les gazettes qu’elle a été baptisée sous le nom de Chatarina Alexiévna. Le vulgaire s’imagine faussement à l’étranger que la confirmation est un baptême ; mais cette cérémonie se fait même à ceux qui sont nés dans la religion grecque ; c’est ce que nous appelons la confirmation. Pour y mettre le sceau, on donne ordinairement un nouveau nom. Elle s’appellera donc Chatarina. Quant à Alexiévna, d’après la coutume du pays, cela veut dire fille d’Auguste, car le nom d’Auguste, dans le langage d’ici, ne se dit pas autrement qu’Alexis. » Le prince d’Anhalt, qui avait admis que le luthéranisme et l’orthodoxie étaient au fond la même religion, ne devait pas trouver extraordinaire que le nom d’Alexis fût identique à celui d’Auguste. Sa femme avait la partie belle avec lui : telle théologie, telle philologie.

La profession publique de Catherine était fixée au 22 juillet (vieux style) 1744. « Le tout dernier, écrit sa mère, elle fit le jeûne, qui ne consiste qu’à manger du poisson cuit à l’huile, ce qui servit à démasquer le secret que déjà chacun se disait à l’oreille. Ce jour-là, continuellement occupée des idées de la religion et recueillie en méditations et prières, elle me parut un peu touchée. Je l’observais de si près que pas un soupir, pas une larme ne pouvait m’échapper. Je la consultai ; elle m’assura, et je vis qu’elle n’était agitée que par une vraie contemplation des mystères de la religion. Elle dormit fort bien toute la nuit, marque certaine de la tranquillité de son âme. » Il n’est pas facile de savoir si la remuante créature a vu clair dans l’âme de sa fille, et si c’était réellement sur le royaume