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mencé. Les Russes ne peuvent se résigner à voir une étrangère dans celle qui régna sur eux avec tant d’éclat. M. Barténief prend plaisir à faire observer qu’on attribuait une origine slave aux princes d’Anhalt, que Zerbst s’écrivait autrefois Serpst, que Stettin, où est née Catherine, est l’ancienne ville de Chtchétine, dans la province slave de Poméranie. Qu’importe à quelle race elle peut se rattacher par la chair et le sang ? C’est dans la Russie du XVIIIe siècle que s’est faite son éducation morale et intellectuelle ; c’est dans les intrigues de la cour d’Élisabeth que ses mœurs se sont gâtées et que s’est aiguisé son esprit ; c’est au milieu des souvenirs vivans encore du grand empereur, parmi les généraux, les ministres et les monumens du grand règne, que s’est développé son génie. Par ses faiblesses comme par ses grandeurs, elle appartient bien à la Russie. Elle est de ce siècle et de ce pays. La nature allemande ne se révèle chez elle que par l’aptitude à recevoir la greffe étrangère.


IV.

Frédéric II semble s’être arrogé pendant tout son règne le rôle d’un agent de mariage pour la cour de Russie. Sa politique lui faisait un devoir, comme il l’a écrit dans ses Mémoires, de cultiver l’amitié de ces redoutables « barbares. » Or le premier point à gagner était d’empêcher qu’il ne s’établît au palais impérial une grande-duchesse dévouée à la Saxe, à l’Autriche ou à la France, et qui serait devenue le centre et l’espoir d’un parti anti-prussien. C’est lui qui avait déjà trouvé pour le neveu d’Élisabeth une princesse d’Anhalt-Zerbst ; c’est lui qui découvrit successivement pour le fils de Catherine une princesse de Hesse-Darmstadt, puis une princesse de Wurtemberg. Le premier mariage du grand-duc Paul était tout à l’avantage de la Prusse : la sœur aînée de la nouvelle grande-duchesse avait épousé le prince royal, frère de Frédéric II ; les deux héritiers présomptifs de Prusse et de Russie étaient donc beaux-frères. Seule Catherine II n’avait pas à se louer de sa bru ; celle-ci inspira un esprit nouveau d’indépendance à son mari, elle accrut en lui la défiance qu’il avait naturellement contre sa mère. Elle l’aurait volontiers instruit à jouer le rôle incommode de prince successeur ; mais, comme son père Pierre III, le grand-duc manquait de mesure, de suite dans les idées et d’empire sur lui-même. Dans ses emportemens, il était le premier à livrer à la soupçonneuse impératrice le nom de ses conseillers. Un jour, il lui dénonça de cette façon un M. de Saldern, qui conspirait pour arracher à la tsarine un acte qui eût associé son fils à l’empire. Le peuple, qui ne le voyait que rarement et à distance, était assez disposé à lui faire fête : vers 1775, on remarquait que sa popularité augmentait aux dépens de celle de