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fille, comme dans Molière, sans dot : c’était elle au contraire qui en recevait une ; elle la mariait même sans trousseau, car le roi de Prusse lui avait signifié de ne pas se mettre en dépenses ; c’était elle au contraire qui allait être comblée de bijoux et de toutes les fourrures de la Sibérie.

Comme à l’époque du mariage de Catherine, on devait partir dans le plus grand secret en donnant au voyage un faux prétexte. Le roi de Prusse recommandait à la duchesse de ne point amener de fils, « le prince de Darmstadt ayant dégoûté de tous les princes. » Il ajoutait à ses recommandations quelques conseils pratiques, comme de bien choisir la femme de chambre qui accompagnerait la fiancée, car « passé Memel, on ne lui donnera que des Russes, Cosaques, Géorgiens, et Dieu sait quelle race ! » Voilà les sentimens que portait Frédéric II à cette même nation pour laquelle il recrutait des grandes-duchesses et des impératrices dans toutes les cours de l’Allemagne. Le grand-duc était déjà à Berlin. Le glorieux roi avait ménagé à ce jeune homme l’accueil le plus flatteur. Dans toutes les villes prussiennes, des jeunes filles en habits de fête remplissaient de fleurs sa voiture et les bourgmestres le poursuivaient de harangues. Il vit la princesse de Wurtemberg ; elle lui plut, et l’on convint qu’après le départ du grand-duc pour Saint-Pétersbourg sa fiancée l’y suivrait. La baronne d’Oberkirch dans ses mémoires nous dépeint Maria Feodorovna belle comme l’aurore, d’une stature majestueuse, modelée comme un chef-d’œuvre de l’art antique, avec des traits fins et réguliers qui ajoutaient à cette grâce imposante. Elle avait, ajoute-t-on, une beauté vraiment royale. Une éducation distinguée donnait plus d’éclat et de portée à son intelligence ; au moins était-elle, sous tous les rapports, supérieure à la première grande-duchesse. Elle était affable, enjouée, nous disent les ambassadeurs, et savait se conduire. Elle parut avoir cependant bien moins d’empire que sa devancière sur son mari, et les observateurs en tirèrent de fâcheux pronostics sur le caractère et l’esprit de ce prince. Dès son arrivée à la cour, elle se trouve en butte aux défiances des ministres, aux intrigues des courtisans, aux jalousies de l’impératrice, aux dédains dû favori. « Le prince Potemkine et sa clique, écrit un ambassadeur anglais, traitent le grand-duc et la grande-duchesse comme des personnes sans conséquence. »

Il semble qu’au XVIIIe siècle l’histoire de la cour de Saint-Pétersbourg se répète et se recommence sans cesse. Maria Feodorovna est mise en suspicion sous Catherine II, comme Catherine elle-même y avait été sous Élisabeth, et Élisabeth sous Anna Ivanovna. Le grand-duc Paul, comme avant lui son père le grand-duc Pierre, avait plus de droits au trône que la femme qui l’occupait. Réduit comme lui à cette humiliante nullité, son caractère s’aigrit, son es-