Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/118

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85,000 hommes sans compter le corps de Douay, » qu’avec cela on pourrait « faire une puissante diversion sur les corps prussiens, déjà épuisés par plusieurs, combats. » C’était en un mot dès cette heure de la nuit du 17 au 18 août, et pour quelques jours une lutte directe, passionnée, obscure, entre deux systèmes, — l’un tendant à ramener l’armée sous Paris, dans des conditions où, « reposée et reconstituée, selon l’expression du maréchal de Mac-Mahon, elle pourrait offrir une résistance sérieuse, » l’autre rejetant cette armée à peine agglomérée vers le maréchal Bazaine, la poussant à la rencontre de l’ennemi en rase campagne. Je voudrais préciser cette situation où, pendant cinq longs jours, du 17 au 22, s’agite à tâtons, dans l’ombre, au milieu de toutes les contradictions, la grande et émouvante question : cette armée de Châlons, la dernière armée qui reste à la France, sera-t-elle ramenée sur Paris pour devenir le noyau d’une défense réorganisée, ou bien sera-t-elle envoyée à l’aventure, sacrifiée pour tenter de relever par un dernier effort la fortune militaire et politique de l’empire ? Ici tout se hâte, tout a son importance, chacun prend son rôle et sa responsabilité dans ce drame que le général Trochu avait bien raison d’appeler « singulier, » où une fois de plus les affaires de la France semblent livrées à l’inconnu.

Et d’abord la régente, le ministre de la guerre, de qui venaient surtout l’opposition au plan de Châlons, l’excitation ardente à l’action, obéissaient-ils uniquement, comme on l’a dit, à une préoccupation de salut dynastique ? Ils avaient évidemment cette pensée des périls croissans de la dynastie, ils avaient cette pensée à leur manière, en esprits troublés, peu prévoyans, se laissant entraîner à tout risquer sur un coup de dé, et refusant presque avec un dédain irrité la seule combinaison qui pût peut-être pour le moment détourner une explosion révolutionnaire, — le retour de l’armée sous Paris. Chose étrange ! la guerre durait depuis quelques jours à peine, et déjà le malheur avait produit le phénomène le plus curieux d’hallucination et de confusion. Les personnages du gouvernement, et ils n’étaient pas les seuls, j’en conviens, semblaient vivre dans une atmosphère factice et enflammée où ils perdaient le discernement de la réalité, des choses possibles, de cette situation qui d’heure en heure se déroulait et s’aggravait au loin.

L’impératrice mettait dans ces tristes affaires un sentiment à la fois féminin et chevaleresque. Qu’elle eût des inquiétudes pour la sûreté personnelle de l’empereur, s’il revenait, cela n’est point douteux ; elle disait qu’il « ne rentrerait pas vivant aux Tuileries, » — car on en était là ! L’anxiété de la femme perçait dans ces mots. Il y avait aussi chez la régente un instinct de fierté qui se révoltait. Elle ne pouvait se résigner à voir le souverain rentrer aux Tuileries