Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/132

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ennemi qui avait tout fait pour vaincre, et qui savait la guerre, que nous avions un peu oubliée. Dans le plan de M. de Moltke, l’armée du prince de Saxe, à laquelle on adjoignait momentanément les deux corps bavarois, avait mission de descendre la Meuse jusqu’à Stenay, de se jeter sur notre flanc à travers l’Argonne, de nous harceler, de nous retarder de façon à laisser à la IIIe armée le temps d’arriver. Celle-ci de son côté devait se porter sur notre ligne de marche, prendre l’Argonne à revers par Grand-Pré, Vouziers, Attigny, le Chêne, en sorte que cette grande conversion, appuyée d’une part à la Meuse, décrivant au sud un cercle qui pouvait s’étendre ou se resserrer selon les circonstances, tendait sans cesse à envelopper Mac-Mahon pour l’étreindre sur un point que les hasards de la guerre fixeraient.

Le signal partait de Bar-le-Duc dans la nuit du 25 au 26. Toute la cavalerie allemande se jetait aussitôt en avant à travers l’Argonne, paraissant partout, se montrant dès le 26 à Grand-Pré, où elle commençait à nous joindre, et c’est à l’abri de ces mobiles rideaux de cavaliers que s’accomplissaient à marches rapides ces mouvemens conçus avec une hardiesse mêlée de prévoyance, exécutés avec un ensemble et une sûreté redoutables. Notre quartier-général n’était pas encore au Chêne que le quartier-général du roi de Prusse, quittant Bar-le-Duc, était à Clermont en Argonne, au centre des opérations. Le 27, le XIIe corps saxon se trouvait à Stenay, tenant les deux rives de la Meuse ; il était suivi du IVe corps, de la garde des Bavarois, qui avant deux jours allaient être sur nous. Le 27 aussi, le Ve, le XIe corps, les Wurtembergeois du prince royal, avaient des avant-gardes à Sainte-Menehould, de sorte que, si l’on n’était pas encore tout à fait en présence, on se rapprochait d’heure en heure.

Le maréchal de Mac-Mahon, sans connaître la vérité tout entière, en voyait assez dans la journée du 27 pour juger la situation avec l’esprit militaire le plus sûr. Il démêlait clairement, — on le lui annonçait d’ailleurs de toutes parts, — que deux fortes colonnes, deux armées distinctes, marchaient sur lui par le nord et par le sud de l’Argonne. D’un autre côté, il n’avait reçu aucune nouvelle de Metz depuis son départ de Reims, il était informé d’une manière sûre, quoique indirecte, que deux jours auparavant Bazaine n’avait encore rien tenté. Que pouvait-il faire dans ces conditions ? Devait-il poursuivre sa marche ou s’arrêter ? Question terrible qu’il se posait à lui-même à son quartier-général du Chêne ! C’est alors que le 27 août, à huit heures du soir, il adressait à Paris cette dépêche, où tout était vrai, sauf l’évaluation des forces de l’ennemi, qui restait bien au-dessous de la réalité :


« Les Ire et IIe armées, plus de 200,000 hommes, bloquent Metz. Une