Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/136

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reste de la division de Lespart, la brigade qui restait, au général Labadie, la cavalerie, le génie. Une simple vue du pays aurait dû suffire pour montrer la nécessité d’occuper les collines du nord qui dominent la vallée, de surveiller au sud ce mystérieux amphithéâtre de forêts d’où pouvait descendre un ennemi invisible, — on n’en faisait rien. Des camps mal posés, l’artillerie laissée dans un pli de terrain, les principales positions négligées, peu de grande gardes, pas de reconnaissances, on en était là le 30 au matin, — « et, selon le mot expressif d’un des témoins, l’ennemi laissé la veille après le combat à 5 kilomètres ! » Chose étrange, le général de Failly négligeait toutes les précautions au moment même où il avouait qu’il lui était « impossible de dire s’il avait devant lui une division ou plusieurs corps d’armée. » Il ne savait pas que le prince de Saxe était déjà tout près de lui avec le IVe le XIIe corps et la garde, que les Bavarois touchaient à Buzancy et suivaient Douay, que le Ve, le XIe corps, les Wurtembergeois du prince royal, arrivaient de leur côté, que le quartier-général du roi était à Grand-Pré, et allait être dans quelques heures sur les hauteurs voisines de Soromauthe.

Cette journée du 30, la dernière laissée à notre pauvre fortune pour passer la Meuse et qui allait être marquée par la jonction définitive des armées prussiennes, cette journée inquiétait gravement le maréchal de Mac-Mahon, qui dès le matin, à l’aube, arrivait à Beaumont, témoignant le plus sérieux souci pour cette aile droite de son armée, îl aurait voulu que le 5e corps ne perdît pas un moment et se hâtât de partir pour Mouzon, qui n’était plus qu’à deux lieues ; il allait d’un autre côté presser la marche de Douay. Il sentait que là était le danger, qu’on pouvait tout craindre tant que l’armée entière n’avait pas franchi la Meuse. Le général de Failly cependant montrait la plus bizarre sécurité, et se laissait retarder sous prétexte de donner à ses soldats le temps de se remettre un peu et de fourbir leurs armes. Vainement, à mesure que s’écoulaient les heures de la matinée, les avis alarmans se multipliaient, vainement des habitans fugitifs venant du côté des bois assuraient que l’ennemi se rapprochait, ces propos n’excitaient que des railleries. On était au camp comme en pleine paix, les hommes à la corvée ou à la maraude, l’artillerie dételée, à l’aventure, les chevaux à l’abreuvoir, lorsque, entre onze heures et midi, les officiers, répandus dans Beaumont, et le commandant en chef lui-même, qui se trouvait à déjeuner chez le maire, entendaient ce cri sinistre : « les Prussiens sont sur vous ! » Peu après, vers midi, un premier coup de canon retentissait. Presque aussitôt des colonnes d’infanterie débouchaient des bois par quatre ou cinq chemins forestiers. L’armée du prince de Saxe se déployait, portant son centre sur nos