Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/145

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un chemin vers Mézières, en commençant par ramener l’armée sur le plateau d’Illy. Aussi, dès qu’il recevait le commandement, prenait-il son parti sans hésiter. Il envoyait partout l’ordre de se porter sur Illy et il se rendait lui-même auprès du général Lebrun, plus engagé que les autres. Vainement Lebrun objectait-il la difficulté et le danger de retirer du combat des troupes qui tenaient vigoureusement l’ennemi en échec. Aux yeux du nouveau général en chef, l’affaire de Bazeilles n’avait qu’une importance secondaire, l’essentiel, le plus pressé était de déjouer la combinaison par laquelle les Prussiens tendaient à nous cerner. Ducrot voyait évidemment juste. Si avant onze heures, — il n’était pas encore huit heures du matin, — on pouvait arriver par Illy et Floing vers Saint-Menges et Vrigne-aux-Bois, rien de mieux ; on avait la chance de ne trouver encore que les têtes de colonne de l’ennemi. Était-ce possible ? Le désordre ne se mettrait-il pas dans les rangs de cette armée en retraite ? N’arriverait-on pas trop tard ? Une chose bien certaine, c’est qu’il n’y avait pas d’autre moyen, et que dans tous les cas il ne pouvait arriver rien de plus désastreux que la catastrophe à laquelle on courait. Ducrot insistait donc auprès du général Lebrun, en même temps qu’il faisait remonter sur le plateau les deux divisions Pellé et Lheriller du 1er corps, laissant pour le moment la division de Lartigue aux prises avec l’ennemi au-delà de la Givonne.

A peine le mouvement commençait-il cependant, qu’une péripétie nouvelle venait encore une fois tout changer. Le général de Wimpfen réclamait tout à coup le commandement en chef, que lui remettait une lettre du ministre de la guerre au cas où il arriverait malheur au maréchal de Mac-Mahon, et son premier acte était de rétracter les ordres donnés par le général Ducrot. A quel mobile obéissait le général de Wimpfen ? Il était arrivé la veille du fond de l’Afrique ; il n’avait pas eu le temps de se mettre au courant de la situation, il ne connaissait pas cette armée qu’il avait à conduire. Il avait attendu deux heures, il revendiquait le commandement lorsqu’il voyait peut-être dans la vigoureuse attitude du corps de Lebrun un présage de succès. Et tout cela se passait en plein combat ! Il était neuf heures du matin, il y avait eu trois chefs, trois directions différentes. Quelle armée engagée avec l’ennemi résisterait à tant de mobilités et à tant de contradictions ? Par un jeu étrange des choses, le général de Palikao, après avoir pesé de toute façon sur cette campagne par ses excitations, se trouvait intervenir encore jusque sur le champ de bataille par cette lettre de commandement qu’il aurait dû tout au moins ne pas laisser ignorer du maréchal de Mac-Mahon. Il avait préparé sans le savoir une péripétie de plus !

Le mouvement entrepris par le général Ducrot fût-il d’un succès douteux, il n’y avait que du danger à l’interrompre, une fois qu’il