Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/158

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Le 20 février, l’expédition arrivait à Laoukai ; le 4 mars, elle touchait enfin à Mong-kow, point dans le Yunnan où la navigation du Fleuve-Rouge cesse entièrement. A partir de là, le Song-koï n’est qu’un faible ruisseau dont la source est située à l’ouest, tout proche de la ville longtemps musulmane de Talifou, et non loin d’un contre-fort des hautes montagnes de l’Himalaya.

Le maréchal Mah reçut M. Dupuis d’une façon très amicale, et le félicita d’avoir le premier accompli un si hasardeux voyage. A cette époque, les rebelles mahométans, combattus par le maréchal chinois, n’avaient plus dans la direction de la Birmanie que trois villes en leur pouvoir. Secondés par quelques canonniers européens, les impériaux ont pris ces derniers retranchemens de la formidable insurrection. Pourtant la paix sera-t-elle de longue durée ? Nous ne le croyons pas. Les musulmans ne seront définitivement tranquilles que lorsqu’ils seront anéantis ou maîtres du pays, une longue suite de rébellions l’a prouvé. De leur côté, les soldats chinois ont commis dans le Yunnan de telles atrocités qu’il est impossible que tant de sang versé n’engendre pas d’horribles revanches. Pendant près de vingt ans, celte malheureuse province n’a été qu’un vaste champ de carnage. Les généraux de l’Empire-Céleste, pour qui la guerre est toujours une excellente affaire d’argent et de plus un motif légal de rapine, brûlaient les villes après les avoir pillées, laissaient les champs sans semence après en avoir recueilli les récoltes. Il n’y eut d’ailleurs ni batailles rangées, ni villes prises d’assaut : la trahison livrait la clé des portes, et l’argent achetait l’épée des chefs rebelles. Si l’un des généraux chinois, Ma-yon-long, se contentait en entrant dans une ville insurgée de décapiter trois ou quatre notables, Tien-yon-yuy, un autre général, tuait tous les hommes qui tombaient entre ses mains, civils ou militaires, armés ou non armés. Convaincus que les musulmans ne céderaient qu’à la force et recommenceraient dès qu’ils se sentiraient en mesure de reprendre la lutte, les soldats chinois ne faisaient plus aucun quartier. Aussi le féroce Tien-yon-yuy était-il leur commandant préféré ; approuvant hautement sa cruauté, ils accusaient Ma-yon-long de trahison. Peut-être ce dernier eût-il payé de sa vie son habituelle clémence sans une singulière aventure qui le mit dans l’obligation de faire trancher la tête à la fille d’un des plus puissans chefs des révoltés. Cette jeune femme, très belle, aimant à monter les chevaux les plus fougueux, précédant presque toujours à la guerre les soldats de son père, distribuait des récompenses aux braves ou punissait les lâches ; elle avait fini par exercer un tel ascendant sur l’esprit de ses hommes, qu’avec elle ils se croyaient invincibles. Un jour, la jeune guerrière, s’étant procuré un sauf-conduit pour le camp ennemi, y pénètre et compte sur son éclatante beauté pour arriver