Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/169

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voudraient s’aventurer au Tonkin, nous les engageons à ne point partir dans une condition trop précaire. On se figure toujours en France que l’émigration convient aux gens pauvres, comme si la France avait, à l’exemple de l’Irlande et de quelques provinces allemandes, une pléthore d’êtres misérables, n’ayant rien à attendre d’un sol ingrat ou d’un patrimoine trop divisé. Cette croyance malheureuse est l’origine de cruelles déceptions, elle est la source de cette niaise redite, que nous ne savons pas nous enrichir dans les pays d’outremer comme les Anglais, les Américains, les Suisses, les Allemands, savent le faire. Qui ne sait que les plus gros marchands de Londres, les armateurs de Liverpool, de La Haye et de Hambourg, les opulentes maisons américaines de Boston et de New-York, ont depuis un temps immémorial la plus grande partie de leur fortune aux Indes anglaises ou néerlandaises et en Chine ? Que nos capitalistes envoient d’intelligens et probes représentans dans ces riches contrées, et les capitaux français y feront une aussi grande figure que n’importe quels autres capitaux étrangers. Dans une colonie française née d’hier, la Nouvelle-Calédonie, c’est un Anglais, un M. Higginson, qui tient à Nouméa le haut du pavé commercial. Sait-on comment il est venu là ? Avec des bateaux à vapeur et de l’argent de plusieurs grandes maisons de Sydney. Nos compatriotes y débarquent en général avec la trousse de Figaro, les plus riches avec une malle qu’ils portent gaiment eux-mêmes sur leurs épaules.

Indépendamment du riz, dont on fait deux récoltes par an, en juillet et novembre, on cultive encore au Tonkin le maïs, qui vient fort bien dans les terrains privés d’eau ; on y trouve l’igname, la patate et la pomme de terre. Il y a une quantité de légumes très différons de ceux d’Europe. M. de La Bissachère, un missionnaire, assure qu’il croît au Tonkin, sous la fiente de l’éléphant, un champignon de la forme et de la couleur d’une noix pleine de trous ; croquant sous la dent, d’une saveur exquise, il est réservé à la table de l’empereur. N’est-ce pas notre morille de France, le délicat cryptogame tant vanté par Brillat-Savarin ? Le blé et la vigne n’ont jamais pu réussir. Le bambou pousse partout comme en Chine ; on en fait des charrues, des herses, des pioches, des engins de pêche, des lances, des briquets, des instrumens de musique, des sièges, du papier, des maisons entières. Le cocotier, le mûrier blanc, l’arbre à thé, le tabac, le bétel, le bananier, l’ananas, s’y trouvent abondamment comme dans tous les pays intertropicaux. La flore d’Europe n’y est représentée que par le muguet et le rosier. Les hauteurs, partout boisées, recèlent des essences d’une grande richesse, et dont quelques-unes sont peut-être encore ignorées de nos savans malgré les ouvrages de Loureiro et de Taberg, puisque jusqu’à présent pas un naturaliste n’a pu séjourner dans les hautes