Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/18

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patriarche, il n’y en aurait dans aucun état moderne. Le rétablissement n’en peut être rêvé que par des étrangers à la Russie ou à l’orthodoxie, ou par des sectaires demeurés en dehors du mouvement des sociétés humaines. En détruisant le patriarcat, Pierre Ier fit une œuvre politique ; il y mêla, comme toujours, des erreurs de détail, des exagérations. Dans son Règlement spirituel, il introduisit des clauses outrées, parfois blessantes pour le clergé ; cette création, l’une des plus contestées de ses réformes, n’en est pas moins l’une des plus durables. Le renversement du patriarcat abaissa un moment le clergé russe ; il le réduisit pendant un siècle à une dépendance exagérée, fâcheuse pour ses mœurs, pour sa considération ; il fournit un grief de plus aux sectaires, et rendit le raskol plus obstiné ; ce ne fût pas moins pour la Russie et pour l’église une révolution d’autant moins à regretter qu’elle était inévitable. Elle ouvrit la porte aux réformes ecclésiastiques, ou du moins les rendit possibles ; l’ignorance du clergé diminua ; presque toute la théologie russe date de cette ère nouvelle. La substitution parmi le clergé national d’une autorité collective à une autorité unique n’était pas seulement dans les besoins de l’état moderne, elle était dans l’esprit et les destinées du christianisme oriental. Comme l’ensemble de l’église orthodoxe, chacune de ses églises particulières tend à être gouvernée par des assemblées ; dans les membres, comme dans le corps entier, l’autorité est en train de passer à une représentation ou à une délégation multiple. Il y a une autre cause de cette transformation. Dans l’orthodoxie, c’est en grande partie à la nation, au pouvoir civil, qu’il appartient de décider du mode d’administration de l’église ; naturellement le gouvernement ecclésiastique tendra de plus en plus à se mettre en harmonie avec le gouvernement civil et les habitudes des sociétés modernes. On a dit qu’en créant le saint-synode Pierre le Grand avait fait en Russie une œuvre analogue à celle de Henri VIII et d’Elisabeth en Angleterre. A part toutes les autres, il y a cette différence, que le catholicisme grec comporte dans sa constitution extérieure des réformes incompatibles avec le catholicisme romain. Chez lui, l’autorité administrative suprême, patriarcat ou synode, a toujours été d’institution humaine, historique ; aucune ne peut, comme la papauté, élever de prétentions à une origine divine et à une durée éternelle. Le gouvernement de l’église par une assemblée n’est point particulier à la Russie et au régime autocratique. Les peuples orthodoxes auxquels le XIXe siècle a rendu une existence indépendante ont adopté la même institution. La Grèce démocratique et libérale a, comme la Russie, mis à la tête de son église un synode. Les détails de l’organisation varient, le fond est le même. Dans les deux pays, les lois