Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/212

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s’applique à des œuvres d’une intention élevée, quelles que soient d’ailleurs les faiblesses de l’art et les erreurs du fond. Le Miracle de Théophile, où le vieux poète Rutebeuf a représenté aussi la tentation d’un religieux, tous ces miracles qui mettent toujours en scène l’intervention du ciel et de l’enfer dans la destinée de l’homme, le Jeu de saint Nicolas par Jean Bodel, les Miracles de Notre-Dame, le Miracle de l’impératrice de Rome, le Miracle de Clovis, sont vraiment des mystères dans le sens du moyen âge, c’est-à-dire des drames sacrés où apparaît une certaine liberté d’esprit avec une réelle élévation de sentiment. Les poètes à qui l’on doit ces curieuses ébauches y ont exprimé à leur manière le savoir et la philosophie de leur époque. Les idées que M. Gustave Flaubert a essayé de produire dans la Tentation de saint Antoine sont trop au-dessous du savoir et de la philosophie de nos jours pour qu’il soit possible de placer cette singulière œuvre dans la catégorie des mystères. Ce n’est pas non plus une moralité, car les joyeux auteurs de ces satires dramatiques, en raillant les abus et les vices du monde, avaient la prétention de réformer les mœurs de leurs contemporains. Que cette prétention fût justifiée ou non, le genre n’en supposait pas moins une foi positive à l’ordre moral. C’est précisément cette foi que M. Gustave Flaubert repousse avec dédain, la considérant comme chose vulgaire et absolument indigne de la poésie. Je ne vois en vérité que les soties dont le programme convienne de tout point à son œuvre. Les soties étaient des satires dialoguées, des satires dramatiques, dans lesquelles la sottise humaine était montrée sous toutes ses faces. Les sots, c’étaient tous les humains, et le poète qui les mettait en scène s’appelait résolument le prince des sots.

Des sots dont on se moque, un prince des sots qui rassemble de toutes parts les sujets de son empire et publiquement leur montre leur sottise, voilà bien le résumé de cette œuvre, si l’on s’en tient du moins à l’idée première qui en est le véritable fond. Cette idée, hâtons-nous de le dire, ne se dégage que pour le lecteur initié déjà aux précédens ouvrages de M. Gustave Flaubert. Il y a dans la suite de ses productions toute une série d’arcanes qu’il est nécessaire de pénétrer. En rendant compte ici même du dernier roman de l’auteur, l’Éducation sentimentale, j’ai été conduit à en signaler le caractère profondément misanthropique ; au moment où j’achève de lire la dernière page de la Tentation de saint Antoine, je m’assure de plus en plus que je ne m’étais pas trompé. Une misanthropie amère, hautaine, systématique, est certainement l’inspiration fondamentale de tous les ouvrages de M. Gustave Flaubert. Que représente Madame Bovary ? Les vulgaires ignominies de la vie quotidienne dans le monde qui nous entoure, la bêtise de l’homme,