Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/213

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l’avilissement de la femme, la débauche, la luxure, la cupidité, l’irréligion risiblement grossière, toute sorte de types hideux et burlesques étudiés avec une précision scientifique au beau milieu d’une grenouillère normande. Qu’est-ce que Salammbô ? Une énigme perverse. L’éclat épique des peintures, la reconstitution hardie de l’antique Carthage, le portrait étincelant de la fille du suffète, tout cela n’est si curieusement fouillé, si richement mis en œuvre que pour enchâsser dans l’or et le porphyre deux ou trois idées impures et impies : l’image froidement méprisante de la femme, une noble vierge souillée à plaisir par des raffinemens d’imagination malsaine, la chaste Salammbô initiée savamment à la volupté, à la cruauté, à la passion, à la mort. Le mot de l’énigme dans cette mystérieuse peinture, c’est un outrage à l’humanité. « L’humanité m’ennuie, » disait en 1794 un révolutionnaire qui avait épuisé toutes les ivresses au milieu des fureurs de la tempête. L’auteur de Salammbô semble répéter ce mot de Danton ; seulement il le répète à sa manière, avec toute sorte de complications et de manœuvres où brille la dextérité de l’artiste. Salammbô était dirigée contre l’idéal de la femme, et l’Éducation sentimentale est dirigée contre l’idéal de l’homme. Rien de plus différent que les deux cadres ; au fond, c’est le même mépris du genre humain, le même dégoût de la vie, le même parti-pris d’avilir toutes choses. Après avoir ainsi défiguré l’homme et la femme, après s’être moqué de la nature humaine dans le passé des âges épiques comme dans la vulgarité des temps modernes, l’impitoyable pessimiste continue aujourd’hui son œuvre en évoquant l’histoire des religions.

On voit tout de suite combien M. Gustave Flaubert s’éloigne par le fond de ces auteurs de soties auxquels il a emprunté, sans le savoir peut-être, le cadre singulier de ses dialogues. Les rimeurs des vieilles soties ne sont que des satiriques joyeux ; l’artiste qui a écrit la Tentation de saint Antoine est un misanthrope gouailleur. A cette inspiration haineusement ironique, il faut, pour être exact, ajouter certaines choses dont les soties du moyen âge n’avaient aucun soupçon, un sentiment du style connu seulement des époques raffinées, les curiosités d’un ciseleur byzantin, le plus singulier emploi d’une érudition fantastique, le plus étrange pêle-mêle de systèmes philosophiques mal lus et mal compris.

La première idée qui vient à l’esprit quand on parcourt ces pages, c’est l’idée d’une mystification. L’auteur a-t-il un dessein, une pensée, ou bien s’est-il amusé à peindre des figures incohérentes selon le hasard de son caprice ? Il s’agit d’un cauchemar, il est vrai, ce qui autorise les apparitions les plus baroques ; mais peindre un cauchemar, c’est encore un sujet, et ce sujet peut bien ne pas être indigne de l’art, s’il est conduit avec intelligence, si l’on y entrevoit