Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/219

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dit sans s’émouvoir : — Ils ne sont pas en plus grand nombre que les démons avec qui nous combattons sur la montagne. » Voilà des scènes paisibles et des images toutes sereines ; où est donc le gourdin du vieux moine ? Où donc sont les furies, les tueries, et l’horrible joie du monstre qui piétine dans des flaques rouges ?

La chose la plus singulière en tout ceci, c’est que M. Gustave Flaubert connaît très bien le document que nous lui opposons. Il a lu avec attention la Vita et conversatio sancti patris nostri Anionii écrite par Athanase pour tous les moines de l’univers [1]. Bien des images très vives, très inattendues, qu’on attribue tout naturellement à la fantaisie de M. Flaubert, lui sont fournies par l’évêque égyptien. Il y a un endroit, par exemple, où le personnage de M. Flaubert, parlant de ses tentations, nous donne ces singuliers détails : « J’ai repoussé le monstrueux anachorète qui m’offrait en riant des petits pains chauds…, et cet enfant noir apparu au milieu des sables, qui était très beau et m’a dit s’appeler l’esprit de fornication. » Voilà bien, dites-vous, les conceptions bizarres et lubriques de l’auteur de Salammbô. Eh bien ! non, le diable déguisé en moine et offrant des pains à l’anachorète se trouve dans le récit d’Athanase ; M. Flaubert n’ajoute que la circonstance des petits pains chauds. Quant à l’enfant noir, il n’y change rien ; tous les traits sont empruntés aux pages du vieil évêque [2]. Je pourrais citer bien d’autres preuves de la curiosité avec laquelle M. Flaubert a feuilleté ces antiques documens. Quand il met dans la bouche d’Antoine ces paroles de satisfaction orgueilleuse : « c’est par mon ordre qu’on a bâti cette foule de retraites saintes, pleines de moines portant des cilices sous leurs peaux de chèvre, et nombreux à pouvoir faire une armée ; j’ai guéri de loin des malades, j’ai chassé des démons, j’ai passé le fleuve au milieu des crocodiles ; l’empereur Constantin m’a écrit trois lettres ; Balacius, qui avait craché sur les miennes, a été déchiré par ses chevaux,.. » tous ces traits, tous ces détails sont empruntés à la biographie de saint Antoine par saint Athanase. Comment donc M. Flaubert, qui a interrogé les textes, a-t-il pu défigurer l’histoire avec une telle violence ?

  1. Vita et conversatio sancti patris nostri.Antonii, scripta missaque ad monachos in peregrina regione versantes a sancto patre nostro Athanasio episcopo Alexandriœ. — Je me sers de l’édition donnée par M. l’abbé Guillon, alors professeur à la Faculté de théologie de Paris, dans sa grande collection des pères de l’église, Collectio selecta sanctorum ecolesiœ Patrum. Voyez XXXIIe volume, p. 195 et suiv.
  2. « Cum nec hoc modo posset Draco Antonium prosternere, sed sese viderot ex corde illius abjectum, stridens, ut scriptum est, dentibus, et quasi extra se raptus, qualis animo est talis specie ipsi apparuit, niger scilicet puer… Sciscitante Antonio : Quis tu es qui hæc mecum loqueris ? tum ille lamentabili voce : Ego, inquit, fornicationis sum amicus… et spiritus fornicationis voce. » Vita et conversatio sancti patru nostri Anionii, p. 200.