Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/220

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On ne s’arrêterait pas à ce problème, si M. Gustave Flaubert n’était pas un artiste, et un artiste d’une nature toute particulière, esprit systématique, imagination acharnée. En posant cette question, c’est au principe même du livre que je m’attaque. La pensée première de l’auteur a été probablement celle-ci : « Je veux peindre le vieux monde à l’heure où toutes les religions de l’Orient et de l’Occident sont rassemblées au sein de l’empire romain. Que de contrastes ! que de figures étranges ! que d’apparitions inouïes ! IL y a là de quoi déployer ma force. Je placerai la scène en un lieu d’où je pourrai tout voir, dans la Thébaïde par exemple, non loin de ces grandes villes d’Égypte, confluens de toutes les inspirations de l’Europe et de l’Asie, entrepôts des deux mondes, caravansérails où se rencontre le grec avec le juif, le chrétien avec le néoplatonicien, le gnostique avec le sceptique, et des sectes sans nombre, et des illuminés de toute espèce, magiciens, thaumaturges, astrologues, vaticinateurs, guérisseurs [1]. Pour avoir mes coudées franches, je n’ai qu’à choisir un héros exalté, un ardent visionnaire (la terre d’Égypte en comptait par milliers), et c’est dans le cerveau de ce visionnaire que viendront se réfléchir les images de mon tableau. Y aura-t-il lieu de s’étonner qu’elles s’y reproduisent pêle-mêle ? La confusion même est un des caractères de cette époque ; l’empereur Hadrien le signalait déjà au IIe siècle, et précisément à propos de la situation religieuse de l’Égypte, dans une lettre célèbre que nous a conservée ; Flavius Vopiscus. Le visionnaire dont j’ai besoin, où est-il ? Je n’ai pas à le chercher bien loin dans L’Égypte du IVe siècle ; ce sera le chef et le modèle des ascètes, Antoine, celui dont les saints ont raconté les combats intérieurs et dont l’imagination populaire a travesti, si grotesquement la grande image. Souvenir de grandeur, souvenir de bouffonnerie, tout cela plaît à mon art et se prête à mon dessein. Voilà le sujet, voilà le cadre ; le vieux monde et son délire vu à travers le cerveau d’un ascète. »

Nous ne croyons pas nous tromper de beaucoup en résumant ainsi les conceptions qui ont présidé à cette œuvre sans nom. Après ? cela, quel intérêt y pourrait-on, chercher ? Dès les premières pages, on a vu combien l’histoire y est défigurée, et, comme l’auteur s’est arrogé toute licence sur ce point, comme il peut toujours répondre qu’il s’agit d’un cauchemar, que le cauchemar à des droits incontestables, que la fièvre est son domaine, que ni l’histoire ni le bon, sens n’ont qualité pour réclamer, à quoi bon poursuivre une telle lecture ? Est-il donc si intéressant d’apprendre ce que peut devenir

  1. Un des canons du concile d’Aneyre, tenu peu de temps avant le concile de Nicée, interdit à tous les chrétiens de recourir aux vaticinateurs, sorciers guérisseurs, etc… Voyez à ce sujet la savante étude de M. Eugène Révillout, le Concile de Nicée d’après les documens coptes, Paris, in-8°, 1873.