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novateurs du XVIe siècle ; hardi dans la pensée chrétienne, mais plein de déférence et de ménagement envers l’autorité, même quand il se séparait d’elle avec éclat. » Il montre que l’œuvre du grand réformateur français, quoiqu’il soit venu le dernier, était nouvelle : jusque-là Luther, Zwingle, les réformés d’Allemagne et d’Angleterre, avaient appelé les princes et les puissans à leur aide, et, pour les payer de leur protection, ils avaient plus ou moins soumis l’autorité religieuse au pouvoir civil ; Calvin voulut l’alliance des deux pouvoirs, mais distincts, indépendans, se portant un respect mutuel, se prêtant un mutuel appui, sans empiéter l’un sur l’autre. Cette distinction entre la société religieuse et la société civile n’est réclamée d’ordinaire que par les esprits indépendans et au nom des intérêts laïques. M. Guizot sait gré à Calvin de l’avoir établie au nom de la religion même, il est heureux aussi de célébrer l’héroïsme des premiers martyrs protestans ; mais ces sentimens ne l’entraînent jamais au-delà de la justice et de la vérité. Il aperçoit les fautes des deux partis et n’hésite pas à les blâmer. « Dans l’un et dans l’autre camp, nous dit-il, prévalaient des erreurs énormes et fécondes en funestes conséquences ; catholiques et protestans se croyaient en possession exclusive de la vérité, de toute la vérité religieuse, et en droit de l’imposer par la force à leurs adversaires dès qu’ils en avaient le pouvoir. Les uns et les autres étaient étrangers au respect de la conscience humaine, de la pensée humaine, de la liberté humaine. Ceux qui la réclamaient pour leur propre compte quand ils étaient faibles n’en avaient plus souci envers les autres, quand ils se sentaient forts. » Au moment où M. Guizot va raconter ces guerres sanglantes qui se terminent par le drame effroyable de la Saint-Barthélémy, il s’arrête, comme s’il avait peur d’aller trop loin et d’être plus sévère que ne le veut la justice pour les auteurs du massacre. Il n’a pas sans doute l’intention de les amnistier, mais il pense qu’ils ne doivent pas être frappés seuls. « C’est une méprise et une injustice trop communes, dit-il, de faire peser presque exclusivement de tels faits, et la réprobation qui leur est due, sur les grands acteurs historiques dont le nom y reste attaché. Les peuples eux-mêmes en ont été bien souvent les principaux auteurs ; ils ont bien souvent précédé et poussé leurs maîtres dans les désastreux attentats qui ont souillé leur histoire, et c’est sur les masses, comme sur les chefs, que doit peser le juste arrêt de la postérité. » Il montre alors, par une série d’exemples, que les massacres pour cause de religion ont commencé par des mains populaires bien plutôt que par des volontés royales. C’est ainsi que dans les deux partis s’était peu à peu accréditée cette opinion que l’assassinat était permis pour la bonne cause. M. Guizot a raison de regarder tous ceux qui ont pris part à ces exécutions sommaires, à quelque culte qu’ils appartiennent, dans quelque rang de la société qu’ils soient placés, comme des complices lointains de la Saint-Barthélémy.

Si le XVIr siècle abonde en scènes lugubres, il présente aussi des