Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/248

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Chaque conception philosophique a pour effet de modifier non-seulement la conscience, mais l’imagination des hommes d’une époque, en changeant leur manière de sentir la vie et de comprendre la mort. Or la vie et la mort, n’est-ce pas le tout de l’homme, le problème où tous les autres aboutissent ? Du même coup se modifient le sentiment religieux et le sentiment poétique, associés aux mêmes fortunes. Je parle de ce sentiment religieux tel qu’il se rencontre souvent dans le monde et dans le temps où nous vivons, vague, indéfini, et qui, n’étant astreint à aucun dogme précis, suit presque sans résistance le triomphe alternatif des doctrines contraires, s’élevant ou s’abaissant avec elles, se consolidant sous certaines influences, s’évaporant et se subtilisant sous d’autres ; changeant de nature et de forme, selon les perturbations atmosphériques qu’il subit, dans les divers climats d’idées qu’il traverse. Le sentiment poétique subit les mêmes variations ; il porte l’empreinte plus ou moins troublée de ces révolutions intellectuelles qui modifient l’aspect des choses divines et humaines. Et cela doit être. Qu’est-ce au fond que la poésie ? Quel en est le thème éternel ? Qu’exprime-t-elle sous les formes les plus variées ? M. Jouffroy le disait, il y a près de quarante ans, dans une de ces pages où revit ce grand esprit avec sa grandeur et son charme. « L’âge d’innocence a sa poésie, l’âge mûr a la sienne, et telle est la supériorité de celle-ci qu’en se révélant à nous elle flétrit, elle décolore, elle anéantit le charme de la première. Il est singulier d’appeler poésie cette superficielle inspiration qui s’amuse à célébrer les joies frivoles, à déplorer les douleurs éphémères des passions. La vraie poésie n’exprime qu’une chose, les tourment de l’âme humaine devant la question de sa destinée. C’est là de quoi parle la lyre des grands poètes, celle qui vibre avec une monotonie si mélancolique dans les poésies de Byron, dans les vers de Lamartine. Ceux qui n’ont pas assez vécu ne comprennent qu’à moitié ces sourds accens, traduction sublime d’une plainte éternelle, mais ils retentissent profondément dans les âmes mûres en qui les grands problèmes ont développé le véritable sentiment poétique. A elles seules, il est donné de comprendre la haute poésie lyrique, à elles seules, pour mieux dire, il est donné de sentir la poésie, car la poésie lyrique est toute la poésie ; le reste n’en est que la forme. » Ou les doutes mélancoliques qu’inspirent ces questions, ou les rêves tantôt sombres et brillans par lesquels on s’est efforcé de les résoudre, voilà ce qui attire irrésistiblement les poètes, dignes de ce nom. Et si cela est vrai de tous les temps, combien cela doit être plus vrai encore d’un temps comme le nôtre, livré à de telles agitations de doctrines, à de si dramatiques perplexités de conscience !

Imagine-t-on en effet de plus saisissans contrastes avec les vieilles