Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/253

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personnalité s’épouvante, parce qu’elle se sent là perdue, anéantie. Pascal, qui a ressenti dans sa grande âme toutes les émotions, j’oserais dire tous les frissons de l’infini, aurait seul pu rendre le désespoir de l’âme humaine aux prises avec ces implacables pensées. Il éprouvait quelque chose d’analogue quand il disait : « Le silence éternel de ces abîmes infinis m’effraie, » ou bien encore : « En regardant tout l’univers muet et l’homme sans lumière, abandonné à lui-même et comme égaré dans ce recoin de l’univers, sans savoir ce qui l’y a mis, ce qu’il y est venu faire, ce qu’il deviendra en mourant, j’entre en effroi comme un homme qu’on aurait porté dans une île déserte et effroyable, et qui s’éveillerait sans connaître où il est et sans moyen d’en sortir. » Voici que de ces abîmes silencieux une voix est sortie : Pascal n’est plus seul, il est sauvé ; mais imaginez un Pascal sans Dieu, un Pascal sans la croix, en face de cette solitude sans bornes, muette et ténébreuse, où sa personnalité est jetée à l’abandon. Il se sent gagné par le désespoir, par la folie devant ces abîmes, il ne peut en soutenir l’horreur, il va s’y engloutir ; mais quel cri sublime il aurait poussé avant de disparaître dans le gouffre !

C’est l’état où doivent être les grandes imaginations poétiques, s’il en est, parmi celles qui, détachées de toute croyance positive, s’abandonnent au souffle des idées nouvelles. Jamais la situation des esprits n’a été, en un certain sens, plus pathétique qu’aujourd’hui. C’est l’heure de la crise suprême où il faut faire son choix entre deux directions contraires, et, si l’on a fait son choix, renoncer à toutes les anciennes doctrines, les vieilles institutrices et les consolatrices de l’humanité, sur le commencement et la fin des choses, la destinée de l’homme, le caractère indélébile et sacré de la personnalité qu’il crée par la souffrance et la vertu, sous le regard d’un Dieu, son juge et son témoin. Il n’est pas possible qu’un poète vivant dans un temps pareil au nôtre, où tout est remis en question, l’avenir et le passé du monde, le mystère de la vie et de la mort, ne ressente pas profondément dans son âme l’émotion de ces problèmes si violemment agités, et ne s’en fasse pas à un jour donné l’interprète dans des vers qui resteront comme l’expression inspirée d’un moment vraiment tragique dans l’histoire de l’humanité.


II

Ce poète s’est rencontré. Au milieu des frivolités galantes, des jeux plastiques, des ciselures où s’amuse la poésie contemporaine, au-dessus des mièvreries sentimentales où elle s’attarde, voici