Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/254

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qu’un grand cri a retenti, un cri superbe, impie et désespéré. Je l’ai recueilli. C’est l’accent authentique d’un vrai poète, absolument sincère, supérieur à la plupart de ceux que l’on cite aujourd’hui, indépendant des petits groupes, des pléiades et des coteries, bien digne d’attention certes par le sentiment des problèmes, par l’ardeur douloureuse qu’il apporte à les étudier, par la profondeur des émotions qu’il en reçoit et qu’il nous communique dans une langue parfois étrange, incorrecte, mais puissante, imagée, forte jusqu’à l’âpreté, lyrique, où circule une âme passionnée, une âme de feu. On ne s’y trompera pas cette fois : c’est la révélation d’une intelligence remuée jusque dans ses profondeurs par les philosophies nouvelles, soit celle de M. Auguste Comte, soit celle de M. Darwin ou de M. Herbert Spencer. Cette poésie ardente et souffrante mérite d’être retenue comme le témoignage de la crise morale et religieuse que nous traversons, l’expression momentanée de l’esprit humain à cette heure de lutte et de trouble. A ce titre, elle nous appartient : elle nous apporte l’écho des souffrances et des luttes d’une génération dans une conscience profonde et grave, digne par sa sincérité de les ressentir, par son talent de les exprimer. Que nous voici loin soit de l’éclectisme railleur de Voltaire nous racontant si gaîment les contradictions des Systèmes, soit de la sérénité de Goethe luttant de calme et de splendeur poétiques avec l’indifférence et la magnificence de la nature ! Ici nous sommes dans une tout autre région de sentiment et d’idée, et pour ainsi dire sous un autre climat moral. C’est la révolte contre les vieilles croyances qui domine dans cette sombre poésie ; mais c’est aussi la tristesse des nouvelles doctrines, c’est l’effroi devant le vide entrevu, parfois le désespoir et quelque chose comme l’hallucination du néant.

Ce petit livre, composé d’une douzaine de morceaux, imprimé plus que modestement, distribué à quelques personnes ; et qui n’était pas même destiné par son auteur à la publicité [1], il est né d’une inspiration vraie, il vivra. On assure que l’auteur est une femme ; on ne s’en douterait pas à l’énergie et à la virilité de la pensée. Tout cela d’ailleurs n’importe guère ; c’est une partie de l’âme moderne que nous voyons à découvert dans ce livre, ce sont ses agitations morales, ses emportemens et tout à côté ses découragemens. Cela seul nous intéresse. Ses colères d’abord et ses protestations contre le Dieu qu’elle abandonne, voilà ce qui frappe l’esprit dès que l’on ouvre ces pages. Le lecteur est saisi par la violence des anathèmes contre les vieilles formes de l’idéal et du divin, que le poète répudie avec trop de haine pour n’y pas croire un peu. On

  1. Poésies philosophiques, par L. Ackermann.