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l’optimisme est « une absurdité criante inventée par les professeurs de philosophie pour se mettre d’accord avec la mythologie des Juifs, qui prétend que tout est bien. » Promenons l’optimiste le plus endurci dans les hôpitaux, les lazarets, les cabinets d’opérations chirurgicales, dans les cachots, sur les places d’exécution, sur les champs de bataille ; il verra si la vie est autre chose qu’une chasse incessante, où, tantôt chasseurs et tantôt chassés, les êtres se disputent les lambeaux d’une horrible curée, une guerre de tous contre tous, une sorte d’histoire naturelle de la douleur qui se résume ainsi : vouloir sans motif toujours souffrir, toujours lutter, puis mourir, et ainsi de suite dans les siècles des siècles jusqu’à ce que la croûte de notre planète éclate [1]. Qu’il vaudrait bien mieux que le monde, étant si mauvais, n’eût pas été ou qu’il cessât d’être ! Lui aussi, Schopenhauer, s’écrierait avec volupté sur les ruines du monde :

Plus d’hommes sous le ciel, nous sommes les derniers !


III

Dieu est détrôné. A sa place, les lois aveugles et fatales règnent ; du moins il n’y a plus là quelqu’un à maudire, il y a simplement quelque chose à subir. Ces souveraines, si elles nous font du mal, c’est sans le vouloir et sans nous haïr. La raison va-t-elle être satisfaite ? Le poète, qui croit être ici la voix de l’humanité pensante, va-t-il abdiquer sa colère ? Sa colère, oui, non sa tristesse. Je me souviens à ce propos d’un admirable passage de l’Éloa de M. de Vigny. Elle a tout donné, la vierge mystique, sa part de bonheur, son innocence, sa beauté, son ciel et son dieu, tout pour apaiser par un peu d’amour l’orage de haine qui gronde dans le cœur du maudit. Elle espère, à force de sacrifices, ramener le calme dans cette âme de colère. Elle interroge son funeste compagnon, elle voudrait du moins, ayant tout donné, que ce don ne fût pas perdu :

Seras-tu plus heureux, du moins es-tu content ?
— Plus triste que jamais. — Qui donc es-tu ? — Satan.


Quelque chose de semblable se passe dans l’âme du poète, où se représentent comme sur une scène les phases diverses du grand drame. Substituez à l’Éloa du poète la pensée avec ses inquiétudes, ses aspirations, ses sacrifices ; substituez l’homme à l’archange proscrit. Elle aussi, la pensée, comme Éloa, est sortie de

  1. M. Ribot, la Philosophie de Schopenhauer, p. 141.