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Ainsi jamais d’arrêt, pas de repos ; la nature, patiente ouvrière, ne fait que dissoudre et recomposer.

Tout se métamorphose entre ses mains actives ;
Partout le mouvement, incessant et divers,
Dans le cercle éternel des formes fugitives
Agitant l’immense univers.

Nous avons analysé ce petit poème, parce qu’à vrai dire il est une exception dans le volume que nous avons sous les yeux. C’est le seul où la philosophie nouvelle s’exprime tranquillement, sans quelque retour mélancolique ou passionné sur le sort qui est fait à l’homme dans l’univers dévoilé par la science. Partout ailleurs le problème de la destinée revient sous toutes les formes agiter le poète, l’inquiéter dans la paix précaire et factice de ses convictions, jeter dans sa contemplation le trouble et l’effroi du grand abandon, la révolte de la personnalité humaine contre la loi qui la condamne à une apparition éphémère suivie de l’anéantissement. L’amour et la mort, c’est le texte perpétuel des sombres méditations du poète, et n’est-ce pas là en effet le double mot qui résume la destinée terrestre de l’homme : l’amour, c’est-à-dire la vie, ses joies les plus pures, ses ivresses, ses enchantemens infinis avec ses aspirations sans borne et ses rêves d’éternité, — la mort, c’est-à-dire l’inévitable lendemain de ces ivresses, le démenti brutal à ces éternités promises, la rupture violente de ces pactes de l’amour où un bonheur isolé de l’autre semblait, être le plus cruel supplice, — où la séparation dans le néant était la plus sanglante ironie ? L’Amour et la Mort, c’est le titre d’une des plus belles pièces du recueil, celle où la passion, en lutte, avec les idées nouvelles, s’élève le plus haut dans cette lutte et prend, pour ainsi dire, son plus fier élan en s’appuyant sur l’obstacle infranchissable.

Regardez-les passer, ces couples éphémères !
Dans les bras l’un de l’autre enlacés un moment,
Tous, avant de mêler à jamais leurs poussières,
Font le même serment :
« Toujours ! » un mot hardi que les cieux qui vieillissent
Avec étonnement entendent prononcer,
Et qu’osent répéter des lèvres qui palissent
Et qui vont se glacer !


Vous qui vivrez si peu, pourquoi cette promesse, ce vain défi au néant ? N’entendez-vous pas cette voix inflexible qui crie à tout ce qui naît : « Aime et meurs ici-bas ? » — Et vous aussi, aimez donc et mourez ! — Ils protestent, les amans désespérés, ils protestent contre la dure loi, et dans quel noble et fier langage !