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Nous voudrions tout citer de ce poème ; citons au moins, ces belles strophes où l’implacable nature répond à ce cri de l’illusion humaine, à ce mensonge de l’amour et de l’orgueil proclamant l’éternité de l’homme :

Vous échapperiez donc, ô rêveurs téméraires,
Seuls au pouvoir fatal qui détruit eu créant !
Quittez un tel espoir ; tous les limons sont frères
En face du néant.
…………….
Quand un souffle d’amour traverse vos poitrines,
Sur des flots de bonheur vous tenant suspendus,
Aux pieds de la beauté lorsque des mains divines
Vous jettent éperdus,
Quand, pressant sur ce cœur qui va bientôt s’éteindre
Un autre objet souffrant, forme vaine ici-bas,
Il vous semble, mortels, que vous allez étreindre
L’infini dans vos bras,
Ces délires sacrés, ces désirs sans mesure,
Déchaînés dans vos flancs comme d’ardens essaims,
Ces transports, c’est déjà l’humanité future
Qui s’agite en vos seins.
Elle se dissoudra, cette argile légère
Qu’ont émue un instant la joie et la douleur ;
Les vents vont disperser cette noble poussière
Qui fut jadis un cœur.
………………
Du moins vous aurez vu luire un éclair sublime,
Il aura sillonné votre vie un moment ;
En tombant, vous pourrez emporter dans l’abîme.
Votre éblouissement.

Mais une si triste consolation ne suffit pas au poète, et dans une autre pièce, Paroles d’un Amant, il soutient hardiment qu’il y a pour l’amour même une sorte de joie lugubre à penser que l’être idolâtré ne revivra pas ailleurs, sous d’autres cieux, séparé par l’infini de celui qui traîne sur la terre un reste de jours misérables. Qu’on ne vienne pas lui parler d’éternité :

C’est assez d’un tombeau, je ne veux pas d’un monde
Se dressant entre nous.

Qu’on ne vienne pas lui dire qu’un ciel, je ne sais lequel, lui rendra l’être dont la mort l’a séparé :

Me le rendre, grand Dieu ! mais ceint d’une auréole,
Rempli d’autres pensers, brûlant d’une autre ardeur,
N’ayant plus rien en soi de cette chère idole
Qui vivait sur mon cœur !