Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/264

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Ah ! j’aime mieux cent fois que tout meure avec elle,
Ne pas la retrouver, na jamais la revoir ;
La douleur qui me navre est certes moins cruelle
Que votre affreux espoir.


L’amour est jaloux de l’éternité même. S’aimer est tout, vivre en s’aimant est tout, vivre plus ou moins longtemps, qu’importe ? mais vivre séparés par l’éternité, voilà l’inconsolable malheur.

Durer n’est rien. Nature, ô créatrice, ô mère !
Quand sous ton œil divin un couple s’est uni,
Qu’importe à leur amour qu’il se sache éphémère,
S’il se sent infini ?
…………………
Quand la mort serait là, quand l’attache invisible
Soudain se délierait qui nous retient encor,
Et quand je sentirais dans une angoisse horrible
M’échapper mon trésor,
Je ne faiblirais pas ; fort de ma douleur même,
Tout entier à l’adieu qui va nous séparer,
J’aurais assez d’amour en cet instant suprême
Pour ne rien espérer.


Mais ce n’est là que l’exaltation passagère d’un amour qui sent la vie lui échapper et qui aime mieux jeter l’objet aimé dans le néant, où il ne sera à personne, que dans une éternité qui pourrait le lui ravir. C’est le suprême choix d’un désespéré. Rien de morne et de lugubre comme la pensée du poète chaque fois que cette nature invoquée et maudite lui révèle sa face meurtrière et sereine. Dans un dialogue étincelant des plus sombres beautés, la Nature et l’Homme, elle dévoile enfin son but, celui qu’elle poursuit du fond de l’éternité. Ce but, ce n’est pas l’atome humain. L’ouvrière immortelle, qui dispose du temps, de l’espace et de la matière, songe déjà à franchir l’humanité, après qu’elle l’a créée. Je ne sais quel grand désir germe dans son sein. On dirait qu’elle prépare ses entrailles pour un suprême enfantement. Toutes les créations successives n’ont été pour elle que des essais de sa force et des avortemens qu’elle rejette avec dédain. Elle tend à quelque chose de plus grand, de plus fort, de plus libre. L’homme n’est que l’ébauche imparfaite du chef-d’œuvre qu’elle a rêvé. Elle repousse cette frêle ébauche, comme les autres, dans le néant, et reprend dans ses mains l’argile dont elle l’avait formée et qu’elle va repétrir. Que médite-t-elle, la grande artiste ? que prépare-t-elle ? Médite-t-elle et prépare-t-elle un dieu ? — Non, lui répond l’homme, maître à son tour de la nature par la science, et qui se refuse à reconnaître en elle une puissance imaginaire. « Non, lui dit-il ; j’ai mesuré tes forces ? tu ne pourras rien faire de