Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/305

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fidèle des qualités de sa famille, nous découvrirons assez aisément les raisons de ce déclin, car son génie, plus lumineux que plein, plus fin et pénétrant que fort, nous dira que la race était faite pour s’user vite, manquant un peu de cette animalité qui seule assure la durée. Ce raffinement, cette délicatesse, ce triage exquis entre les sentimens humains, accuseront chez les ascendans d’Honoré une prédominance de l’élément nerveux et sensitif sur l’élément musculeux et énergique. Et de fait les d’Urfé, au moins depuis l’époque où on peut facilement suivre leurs actions, se présentent avec quelque chose de très imaginatif et de très bizarre.

Pierre il n’éleva peut-être si haut la fortune de sa maison que par les audaces d’un esprit aventureux à l’excès, car nous voyons qu’il fut capable des corps de tête les plus téméraires et des imprudences les plus romanesques, jusqu’à être obligé de sortir plusieurs fois du royaume, et cela lorsque rien ne l’y obligeait, dans le plein milieu de sa faveur et dans l’âge le plus avancé. Il est vrai qu’il semble avoir été aussi leste et souple que téméraire, aussi adroit qu’aventureux, et il se tira de tous ses mauvais pas avec bonheur. Jeune, il se jeta tête baissée dans la ligue du Bien public Nous avons dit comment il n’y gagna qu’honneurs et profits, ayant été comblé par tous les princes tour à tour. Plus tard, ne se fiant pas trop au pardon de Louis XI, prudent au moins peut-être en cela, il s’en alla combattre les Turcs, et revint chevalier du Saint-Sépulcre. Longtemps après, lorsque la maturité aurait dû le calmer, nous le voyons sous Louis XII enlever de vive force des prisons de l’état un de ses amis condamné à la peine capitale, lui l’un des grands-officiers de la couronne, et, tombé dans la disgrâce du rai, s’en aller mettre sa vaillance au service du roi d’Espagne. Les d’Urfé possédèrent à peu près tous ce même courage romanesque ; un des neveux de Pierre Oroze, compagnon de Bayard, est resté célèbre par un combat, digne des poèmes de chevalerie, qu’il soutint contre don Alonze de Soto Mayor et treize Espagnols. Ce courage qui ne doute de rien s’accorde assez bien d’ordinaire avec un excès de généreuse confiance et de croyance naïve en l’honnêteté d’autrui ; ce noble défaut ne fut pas étranger au caractère des d’Urfé, et maintes fois ils en furent victimes. Le grand-père de Pierre il fut assassiné par les domestiques de sa confiance, un autre d’Urfé fut assassiné par un capitaine dont il avait fait la fortune. En ces temps de guerres religieuses, ils restèrent catholiques zélés, mais ils eurent une piété imaginative ; le château de La Bâtie nous montrera combien Claude d’Urfé porta dans la sienne de complication et de bizarrerie. A tous ces signes, on reconnaît dans cette race la présence d’un élément romanesque considérable ; il n’y aurait donc