Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/317

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voûte, sur la boiserie sculptée qui sépare la chapelle proprement dite de l’oratoire. Il est inutile d’essayer de décrire ce luxe de marqueteries et de sculptures au milieu desquelles apparaissent cent fois répétées les initiales de Claude d’Urfé et de sa femme Jeanne de Balzac ainsi disposées, DIC, disposition que nous notons parce qu’elle donne à ce simple chiffré une valeur d’ornement exceptionnelle ; disons seulement que cette décoration riche et vigoureusement délicate est après tout, quoi qu’on en ait voulu dire, plus logiquement conçue et ordonnée que capricieusement variée. A chaque instant, l’œil est sollicité par l’attrait d’un détail nouveau, mais ce détail après examen se trouve le même que celui qu’il vient de quitter ; cette variété n’est qu’une illusion produite par une habile alternance entre les sujets des divers compartimens. Ce qu’il y a ici de très exceptionnel, c’est ce que l’Italie présente avec tant de magnificence, la richesse des matières employées, les marbres de choix, les bois précieux, le concours des arts divers appelés à se faire valoir les uns les autres et à produire une harmonie pleine d’éclat, le pavé de cette chapelle mérite une mention particulière à cause du grand nom dont il réveille le souvenir ; il est en carreaux de briques vernissées et peintes, dont les figures légères entourées d’ornemens déliés rappellent le système de décorations de Raphaël aux loges du Vatican, et celles des thermes de Titus qui servirent peut-être de modèle au grand artiste.

En outre de sa valeur d’art, en outre de son importance morale comme expression des doctrines théologiques du XVIe siècle, cette chapelle possède encore un intérêt littéraire qui achève d’en faire un document historique de premier ordre. Jusqu’à l’automne dernier, j’avais été persuadé avec tout le monde que c’était à l’influence de la littérature régnante en Italie et en Espagne à la fin du XVIe siècle, aux drames pastoraux du Tasse et de Guarini, à la Diane de Montemayor, qu’Honoré d’Urfé devait la forme particulière de son imagination ; l’excursion au château de La Bâtie m’a révélé qu’il la devait à des influences plus directes et plus vivantes. Le drame et le roman pastoral ne lui ont fourni que des cadres ; quant au tour de son imagination, aux associations des choses qu’elle préfère, aux combinaisons qu’elle recherche, c’est à cette salle des bains et à cette chapelle qu’il faut en demander le secret. Chacun de nous sait combien son être moral doit aux bizarres et fines impressions de l’enfance ; mais de toutes nos facultés aucune ne leur doit autant que notre imagination. Enfant, Honoré d’Urfé a été baigné dans cette salle mythologique, et là plus d’une fois sans doute pendant qu’il barbotait dans sa cuve de marbre comme un jeune triton, il a fait rejaillir l’eau aux visages des nymphes en riant aux éclats