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formée par les sables qui s’y amoncelaient et qui devaient finir par la combler. Quant à l’île Triton, elle était évidemment la même que l’île de Phla d’Hérodole. Où était-elle située ? Nous ne nous arrêterons pas à discuter les différentes hypothèses qui ont été émises à ce sujet. Sir Grenville Temple, M. Guérin, M. Duveyrier, l’identifient avec le Nifzaoua, qui est une presqu’île importante et couverte d’oasis du chott El-Djerid. Cette opinion paraît la seule admissible. Le Nifzaoua en effet devait être une île à l’époque où le bassin des chotts était occupé par les eaux de la mer. Lorsque la communication se combla, le niveau des eaux baissa ; l’île devint une presqu’île. De même qu’Hérodote, Scylax désigne encore la Petite-Syrte et le lac Triton sous le nom collectif de grand golfe de Triton ; mais il écrit trois cents ans plus tard : la communication qui les réunit étant devenue étroite, on les désigne déjà en même temps par des noms particuliers.

Pomponius Melas écrivait vers l’an 43 de Jésus-Christ, environ deux siècles après Scylax. « Le golfe de la Syrte [1], dit-il, est dangereux non-seulement à cause des bas-fonds, mais encore à cause du flux et du reflux de la mer. Au-delà de ce golfe est le grand lac Triton, qui reçoit les eaux du fleuve Triton. On l’appelle aussi lac de Pallas. » Le lac et la Syrte ne communiquent plus entre eux ; cela ressort clairement de ce passage ; le niveau des eaux a baissé par l’évaporation, et l’île Triton a disparu. Dans le chapitre VI du même auteur, chapitre consacré à la description de la Numidie, dont Cirta (Constantine) était la ville la plus importante, on lit le remarquable passage suivant : « on assure qu’à une assez grande distance du rivage, vers l’intérieur du pays, il y a des campagnes stériles où l’on trouve, s’il est permis de le croire, des arêtes de poissons, des coquillages, des écailles d’huîtres, des pierres polies telles qu’on en tire communément de la mer, des ancres qui tiennent aux rochers, et autres marques et indices semblables qui prouvent que la mer s’étendait autrefois jusque dans ces lieux. » Ce texte n’est-il pas frappant ? Dans les campagnes stériles situées vers l’intérieur du pays, au sud de Constantine, ne reconnaît-on pas le Sahara algérien, qui commence à Biskra ? Ces cailloux arrondis par les flots de la mer, ces coquillages, ces ancres abandonnées, ne sont-ils pas des témoins irrécusables de la présence récente de la mer ? Il n’y a pas longtemps en effet qu’elle s’est retirée, puisque Scylax décrivait encore minutieusement l’entrée de la baie. Sur certains points, comme à El-Feidh, où le terrain avoisinant les chotts s’élève en pente insensible, les flots en se retirant ont laissé à découvert des zones d’une largeur de plusieurs kilomètres. C’est là que les

  1. De Situ orbis, VII.