Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/34

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gouvernement. Au premier égard, la position des autres confessions est fort différente de celle de l’église orthodoxe ; au second, elle est fort semblable. Un pouvoir extérieur identique leur impose une constitution analogue. Comme l’orthodoxie, le catholicisme et le protestantisme sont soumis au principe qui régit tout en Russie, l’autocratie. Aucune forme religieuse ne peut se soustraire à la loi commune, et les clergés la subissent comme les autres classes. Le souverain ne s’arroge guère moins de droits vis-à-vis des confessions auxquelles il est étranger que vis-à-vis de l’église à laquelle il appartient. La grande différence est que par son génie même l’orthodoxie s’accommode mieux que certaines de ses rivales de cette nécessité, et qu’étant la religion nationale, la tutelle de l’état est toujours pour elle une protection.

C’est la diversité de leurs institutions politiques qui fait qu’en possédant toutes deux une église nationale l’Angleterre et la Russie ont en face des autres confessions une attitude si diverse. En Angleterre, un seul culte a une position officielle, un seul des relations légales avec l’état ; les autres sont ignorés du pouvoir, qui les tolère. En Russie, tous les cultes tolérés ont une situation légale, tous sont officiellement reconnus par l’état, qui n’ignore rien de ce qui se passe chez lui et fait partout sentir sa main. En cela, la Russie est plus équitable, plus autoritaire, l’Angleterre moins juste et plus libérale. Le système russe se rapproche davantage du système français, avec cette double et grande différence qu’en France il n’y a ni religion d’état ni autocratie. Le gouvernement de Pétersbourg est prêt à tolérer, à garantir, à subventionner même au besoin tous les cultes, à la condition que tous se plieront au régime autocratique. Aucun état ne reconnaît autant de religions ; toutes les grandes doctrines du globe sont venues se rencontrer sur son territoire, dans l’intérieur même de ses limites européennes. La loi proclame la liberté de toutes, de l’islamisme et du bouddhisme comme du judaïsme et des diverses confessions chrétiennes. Elle ne leur accorde pas seulement, comme naguère Rome et l’Espagne, la liberté de conscience individuelle, mais aussi celle du culte extérieur. Dans la perspective Nevski à Pétersbourg, en face de la cathédrale grecque de Notre-Dame de Kazan, s’élèvent une église luthérienne, une église catholique, une église arménienne, en sorte qu’à la principale rue de la capitale on a pu donner le surnom de Rue de la Tolérance. Les synagogues dans l’ouest de la Russie, les mosquées dans l’est, rivalisent de nombre et de grandeur avec les églises orthodoxes. Sur le champ de foire de Nijni, la mosquée et l’église se font pour ainsi dire pendant. Le peuple russe est, comme l’état, naturellement tolérant ; s’il y a dans l’empire des restrictions à la liberté des cultes, la raison en est à la politique, non à la