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chargés de ramener dans l’océan les masses de sel qui se déposent par l’évaporation. On peut induire par analogie qu’il existait un contre-courant à l’embouchure de la baie de Triton. Il devait se produire alors un mouvement général, mais très lent, des couches d’eau inférieures de toute la baie vers la Méditerranée. Ce mouvement s’accélérait jusqu’au détroit ; où il atteignait sa plus grande vitesse ; on ne peut croire qu’il fût assez accentué dans l’intérieur du bassin pour entraîner les sables déposés à l’estuaire des fleuves.

Après la formation de l’isthme, la baie de Triton, en lui attribuant une profondeur uniforme de 60 mètres, aurait dû se dessécher en quarante ans ; mais les choses ne se passèrent pas ainsi. Le fond de cette baie devait alors être irrégulier comme le fond de toutes les mers. Les eaux se retirèrent dans les dépressions les plus profondes et formèrent de petits lacs permanens, dont le niveau cessa de baisser lorsque, par suite de la réduction de leur surface, ils ne perdirent plus par l’évaporation qu’une quantité d’eau égale à celle qu’ils recevaient de leurs affluens. Ces lacs étaient loin d’occuper la surface des chotts actuels ; mais peu à peu les torrens ont dû en niveler les lits en y accumulant les sables et les cailloux, et les eaux, en s’étalant, ont présenté une plus grande surface à l’évaporation. C’est ainsi qu’avec les siècles ils se sont transformés en ces larges surfaces planes que les indigènes appellent chotts. Cette action des torrens continue encore de nos jours. Le lit du chott Mel-Rir s’incline vers celui du chott Sellem, qui est à un niveau inférieur. C’est vers ce dernier chott que les eaux se dirigent, c’est là qu’elles séjournent et qu’elles déposent les sables et les limons qu’elles charrient, et cela se passera ainsi tant que le lit du chott Sellem n’aura pas été exhaussé au niveau de celui du chott Mel-Rir. Pour nous résumer, les sables entraînés par les torrens qui tombaient dans la baie de Triton étaient déposés sur le littoral ; cette baie était alimentée par un courant venant de la Méditerranée ; il existait selon toute probabilité un contre-courant inférieur, mais il était trop faible pour mettre en mouvement les sables et les accumuler à l’entrée de la baie. Il est donc naturel de chercher les causes de la formation de l’isthme dans l’action des courans du golfe de Gabès.

Les marées, qui sont généralement peu sensibles dans la Méditerranée, sont au contraire très accentuées dans le golfe de Gabès. Cette particularité est mentionnée par les auteurs anciens. Procope fait une description assez curieuse de ce phénomène. « Tous les jours, dit-il, la mer s’avance sur le littoral aussi loin qu’un bon piéton pourrait le faire en un jour ; le soir, elle rentre, laissant le rivage à sec. Les nautoniers pénètrent sur le continent, qui prend pendant ce temps l’aspect d’une mer, et y naviguent tout le jour. » D’après MM. Guérin et Elisée Reclus, la marée atteint une