Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/397

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orateurs fougueux faisaient entendre les doctrines les plus subversives. « Remarquez, disait à ce sujet à la chambre des députés M. Guizot, ministre de l’intérieur, remarquez qu’il ne s’agit pas de vagues théories, ni de simples discussions philosophiques ; ce n’est pas telle ou telle vérité qui est mise en question ; ce sont les choses elles-mêmes, ce sont les faits constitutifs de la société, la distribution des fortunes, des propriétés ; c’est votre révolution, c’est le gouvernement qu’on agite dans ces sociétés. Enfin c’est l’appel continuel au trouble, à la force et à la violence. » Le gouvernement, poussé par l’opinion publique, s’adressait-il enfin aux tribunaux, les accusés portaient par leurs paroles jusque dans l’enceinte de la justice la révolte qu’ils venaient de faire éclater dans les rues, et n’y rencontraient pas moins d’hésitation et de faiblesse. Écoutons par exemple l’accusé Hubert, l’un des présidens et des principaux orateurs de la Société des amis du peuple, la plus audacieuse de toutes à cette époque, apostrophant les juges du tribunal de première instance de la Seine : « Juges de Charles X, récusez-vous ! le peuple vous a dépouillés de la toge en rendant la liberté à vos victimes… Si, à défaut de justice, un sentiment de pudeur ne vous porte pas à vous abstenir, condamnez-moi ;… mais je ne puis me dégrader jusqu’à vous soumettre ma justification, que vos antécédens vous mettent hors d’état de comprendre. » Que répond à ce langage la justice outragée ? Le tribunal prononce une peine sans importance pour le fait de la poursuite, et laisse passer l’insulte sans la punir. Cette faiblesse, qu’on cherchait en vain à décorer du nom de dédain, était un puissant encouragement pour le désordre moral et matériel qui se reproduisait sans cesse et sous toutes les formes à mesure qu’on se rapprochait de l’époque du procès des ministres de Charles X. Tous les jours, sur un point ou sur un autre, des bandes parcouraient Paris en vociférant les cris sinistres de mort à Polignac ! — la tête des ministres ! — à bas la chambre des pairs ! — et bientôt, s’enhardissant, elles se réunirent le 17 octobre et firent tout à coup une tentative sur Vincennes pour en arracher les anciens ministres, et sur le Palais-Royal pour exiger du roi leur renvoi à quelque juridiction improvisée moins suspecte que celle de la chambre des pairs, et dont on pût prévoir avec certitude l’implacable arrêt. Le désaccord profond des opinions dans le ministère et le défaut absolu d’unité qui en résultait dans l’action du gouvernement laissaient le champ libre à l’anarchie, et faisaient dès ce moment apparaître de toutes parts la mesure des immenses difficultés qui attendaient Casimir Perier.

C’est alors que M. Guizot, ministre de l’intérieur, frappé plus que personne des dangers de cette situation, craignant qu’elle ne