Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/430

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Croxton-Park, dont le but avoué est de mettre des hommes du monde en état de faire le métier de jockey, les personnages les plus distingués dans l’armée, les arts, la politique, ne dédaignent pas d’endosser la casaque multicolore et la toque de soie sur laquelle se fixent des milliers de regards brillans d’anxiété. Un poète bien connu y a conduit ces galops vertigineux qu’il devait ensuite chanter en beaux vers, et quand le représentant d’une illustre maison touche au poteau de la victoire, la populace éclate en applaudissemens qui prouvent que l’enthousiasme ne laisse pas de place chez elle aux haines envieuses si redoutables ailleurs. Le même esprit domine du haut en bas de l’échelle sociale. Pour comprendre l’épithète de merry (joyeuse) dont s’enorgueillit la vieille Angleterre, il faut avoir assisté au carnaval gigantesque d’Epsom un jour de derby ou à ce frénétique élan des meilleurs cavaliers et des plus belles meutes du monde qu’on appelle la chasse au renard. Là surtout, l’entente la plus cordiale s’établit dans cette armée d’hommes de tout âge, de tout rang, animés d’une même passion dont on ne peut guérir quand on l’a une fois ressentie. Personne n’excelle comme Whyte Melville à décrire la course ailée des chevaux sur la bruyère sonnante, parmi les fondrières, les haies et les fossés, le ruissellement de la meute en blanche cascade par-dessus les obstacles, son passage rapide comme celui d’un météore silencieux au travers des pâturages qui se déroulent à perte de vue ; personne n’exprime mieux que lui les délices d’un glorieux temps de galop sur l’herbe trempée de rosée, lorsque chaque muscle du cavalier se lie d’instinct à l’allure du noble animal, libre, quoique dompté, que vous y sentez frémir d’aise comme s’il partageait vos impressions intimes.

Les exercices qui tiennent une si grande place dans la vie de nos voisins se retrouvent nécessairement dans leur littérature, ce reflet des mœurs. Sans parler des recueils périodiques spéciaux rédigés avec beaucoup de talent, ni des chansons de ménestrels colportées dans les courses on peut dire qu’il n’est pas un écrivain anglais que le son du cor, les aboiemens de la meute, l’excitation du steeple-chase, n’aient inspiré au moins une fois. Chez nous, les épisodes de chasse et de course ne sortent guère du cadre de deux ou trois journaux assez peu répandus ; de l’autre côté de la Manche au contraire, ils se glissent dans presque tous les ouvrages d’imagination, et aucun héros n’aurait chance de séduire les jeunes filles, ni d’intéresser le lecteur, s’il n’était capable, comme Jack Brooke, des Brookes de Bridlemere, de franchir une barrière avec l’agilité gracieuse d’un cheval de course, prouesse qui lui vaut d’ailleurs la préférence d’une beauté dédaigneuse, lady Julia. « Il ne sait pas danser, mais, bon Dieu ! comme il saute ! quel grand air il a dans sa vieille veste de chasse et ses guêtres de cuir ! C’est un homme ! »