Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/431

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Sans aller jusqu’à soutenir que les muscles soient nécessaires à la vertu, nous reconnaissons volontiers que dans maintes circonstances un corps robuste est l’auxiliaire le plus puissant d’une âme saine. En voyant par exemple le fox-hunter exposer gaîment sa vie, on s’étonne moins de l’intrépidité soudaine avec laquelle l’un des personnages les plus sympathiques de Whyte Melville, l’oncle Archie, renonce à l’amour coupable qui est le sang même de son cœur. « Cela semblait impossible, par conséquent cela ne pouvait se faire que d’un bond. J’ai fermé les yeux, et j’ai pris mon élan pour en finir. Ne croyez-vous pas qu’elle me remerciera quand nous nous retrouverons de l’autre côté du précipice si profond, si aisément franchi en somme ? » Il y a plus de rapports qu’on ne pense entre la vigueur physique qui brave les périls et la vigueur d’âme qui aide à surmonter les difficultés d’un autre ordre. Nous le constatons encore dans l’autobiographie de Digby Grand, l’incarnation même de l’audace (pluck) et de la confiance en soi (self-reliance). Digby est un « enfant du siècle, » un joueur et un libertin, mais avant tout un sportsman, ce qui modifie singulièrement le sens de ces deux mots, l’effet de ces deux vices. Le sport se mêle aux moindres incidens de sa carrière de don Juan militaire, où l’athlète perce toujours sous le roué ; il le conduira peut-être aux mauvaises fréquentations, à la ruine, mais entretiendra du moins chez lui assez d’énergie physique et morale pour reconquérir patiemment les biens follement gaspillés. Ce dandy aux abois met encore son orgueil à savoir faire tout ce dont un homme est capable, au besoin il chargerait du charbon ou bêcherait un champ de pommes de terre. Libre, il émigrerait en Californie ; marié, il se transforme en honnête marchand de la cité ; un bonheur domestique que son cœur est resté susceptible d’apprécier après tant d’aventures le dédommage des illusions, perdues, et, devenu vieux, il pourra se reposer peut-être dans l’habitation de campagne héréditaire dont le moindre coin lui rappelle ses meilleurs souvenirs, car là il a tué sa première perdrix, il a fait sauter à son poney la première barrière, il a tout petit péché sa première truite, ramé, nagé pour la première fois. Château ou ferme, c’est le home propice à la vie large, active, plantureuse et saine, au déploiement d’animal spirits dont les résultats immanquables sont la bonne humeur, le courage, la simplicité. Les qualités que peut donner cette vie gymnastique au grand air se retrouvent dans le style de Whyte Melville : aucune autre plume que la sienne ne saurait nous intéresser à l’énumération de toutes les pièces qui composent le tableau, d’une battue, de tous les obstacles sautés dans un match, voire à la description technique d’une écurie d’entraînement. Un tour de force en ce genre, c’est le récit placé à Market Harborough, localité