Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/440

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Croyez-vous qu’ils estiment chez nous autres la force, l’indépendance et peut-être une supériorité réelle dans les exercices de leur sexe ? Croyez-vous qu’on les prenne d’assaut à grands coups de hardiesse et d’excentricité ? Vous avez tort, Kate, vous avez tort. — Ma foi ! je ne crois rien de tout cela, et au fait je n’y songe guère. Peu m’importe que les hommes m’admirent ou non ; s’ils sont assez sots pour être jaloux de mon mérite d’amazone. Quant à leur idéal, je n’entends rien à ces sortes de choses, mais il me semble que l’idéal d’un homme peut agir à sa guise, étant sûr qu’on trouvera parfait tout ce qui vient de lui. Les femmes courageuses, comme les hommes forts, ont généralement plus de douceur vraie que les faibles et les timides. Je connais de méchantes pécores qui n’oseraient pas monter à âne ou en bateau. La bravoure au fond n’est que l’absence d’égoïsme. Pourquoi certaines gens ont-ils toujours peur qu’il ne leur arrive quelque accident ? C’est qu’ils pensent beaucoup à eux-mêmes, et la cause qui leur fait tant redouter un danger imaginaire les rendra, soyez-en sûre, indifférens aux souffrances réelles d’autrui. Jamais vous ne me persuaderez que je sois moins femme parce que l’odeur d’une rose ou les jeux bruyans d’un enfant ne me font point mal aux nerfs. — Bref, c’est lady Horsingham qui a le sermon. Pour la calmer, je passe par exception la matinée dans son boudoir, où j’assiste aux plus désolantes alternatives de tapisserie et de médisance.

« A midi, second déjeuner. Sous prétexte de délicatesse, cette bonne Amélia mange deux côtelettes, une aile de poulet, une assiette de pudding, avec accompagnement de hors-d’œuvre et de sherry. — Je propose une promenade. — La force me manquerait, ose-t-elle me répondre, pour aller plus loin que la serre. — Ses yeux ont en effet une langueur que j’attribue à la digestion.

« Et les dîners ! ces dîners lourds, silencieux, solennels, stupides, où l’on réunit les voisins à intervalles réguliers et qui sont suivis de piano quand il y a du monde, de lectures quand nous sommes entre nous : le Spectator, l’Iliade de Pope, la Tâche de Cowper ! — On ne se retire jamais qu’à onze heures, ce qui fait trois heures et demie de bâillemens étouffés. Comment s’étonner que les hommes abusent en pareil cas du vin et des cigares ? Si jamais je me mets à fumer, ce sera au château de Dangerfield. »

Pour tuer le temps et aussi pour chasser une image qui la poursuit avec trop de persistance, Kate se livre à la flirtation. Son partenaire en ce jeu est un brave squire, le plus criblé de taches de rousseur qu’elle ait vu de sa vie, bel homme du reste autant que le permettent d’opulens favoris rouges, une tournure un peu raide et de grands pieds utiles. Ce personnage, en dépit de ses ridicules, est singulièrement sympathique, il nous représente le type de la bonhomie