Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/473

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tendue. Il suffit de réfléchir un instant pour comprendre que ce n’est là qu’une immense anomalie, un régime des grandes circonstances, énergique et efficace instrument dans un temps de crise, plein de périls dès qu’il se prolonge au-delà de sa durée naturelle, et il n’y a pas même à réfléchir, il n’y a qu’à voir ce qui se passe tous les jours. Voilà un gouvernement réduit, pour s’affirmer, à s’en aller faire un discours dans le département de l’Eure, à envoyer des communiqués aux journaux et à négocier avec les partis. C’est le gouvernement de la majorité, répète-t-on toujours, c’est la loi parlementaire ! Nullement, c’est une complète illusion. Que les partis se combattent, s’infligent des défaites ou négocient entre eux dans les conditions habituelles d’un régime parlementaire organisé, rien de plus simple. Le cours des affaires nationales n’est point sérieusement interrompu ; il y a un gouvernement, des institutions, des moyens légaux de dénouer une crise. Aujourd’hui, et c’est ce que nous voudrions faire toucher du doigt parce qu’on l’oublie sans cesse, il n’existe rien qu’une majorité, qui n’existe pas elle-même, ou qui du moins ne se sauve d’une dislocation toujours menaçante qu’à force d’artifices et de combinaisons ingénieuses. Vous le voyez sous les traits les plus saisissans en ce moment même : du premier coup, au premier pas, c’est l’existence même du gouvernement qui est en cause dans une question d’ordre du jour. Avant de savoir ce qui arrivera, il faut attendre l’issue des négociations ouvertes par M. le président du cercle Vatel avec M. le président du cercle des Réservoirs, avec M. le président de la réunion Colbert, sans compter M. le président de la réunion de l’appel au peuple, et si ces négociations n’aboutissaient pas, ce qui peut bien arriver un jour ou l’autre, il n’y aurait plus rien, absolument rien, ni lois politiques ni institutions. Et c’est là le régime que de prétendus conservateurs voudraient prolonger ! et l’on s’étonne des malaises d’opinion qui se manifestent.

L’inquiétude du pays ne vient pas précisément de telle ou telle mesure du gouvernement, d’une certaine direction politique ; le pays s’effarouche même peut-être trop peu de voir reparaître quelquefois des pratiques de l’empire qu’on ferait mieux de laisser dans l’oubli. L’inquiétude publique vient du sentiment d’une situation sans base, sans caractère défini, sans garanties, où tout est possible et où rien n’est possible. Nous sommes pleins de respect pour l’assemblée ; nous demandons simplement à tous les hommes prévoyans du gouvernement, des opinions modérées, de vouloir bien se rendre compte du danger d’une telle situation. L’assemblée garde encore aujourd’hui assez d’autorité et de force pour compléter ce qu’elle a commencé, pour organiser librement un régime guidera plus ou moins définitif, qui, dans tous les cas, aura aux yeux de la France la sanction d’un pouvoir souverain, des garanties de régularité et de durée fixe. Cette autorité dont jouit encore l’assemblée n’est point évidemment inépuisable. S’il y avait aujourd’hui