Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/472

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cette impression. Pour l’assemblée, qui dispose en ce moment de la France, c’est une affaire de nécessité, d’honnêteté patriotique, de prévoyance, de raison politique. Tout se réunit.

Un député disait récemment le mot de cette singulière et grave situation : « l’assemblée s’est déclarée constituante, il faut qu’elle constitue ;… si elle ne le peut, la dissolution s’imposera fatalement… » C’est là en effet l’inévitable alternative au moment où se rouvrent les débats parlementaires. Les esprits sensés et réfléchis ne peuvent s’y méprendre. Le malaise qui règne dans le pays, qu’ils sont les premiers à constater et à déplorer, est sans doute le résultat de bien des causes ; il tient aussi en partie, dans une certaine mesure, à la prolongation d’un régime absolument exceptionnel au-delà des circonstances, douloureusement exceptionnelles elles-mêmes, qui ont produit ce régime, qui l’ont rendu momentanément nécessaire. L’assemblée actuelle a certes rendu d’immenses services à la France. Élue sous le coup d’incomparables désastres, investie d’un mandat illimité, indéfini, elle avait à pourvoir à tout, au rétablissement de la paix, à la répression d’une effroyable guerre civile, à la libération du territoire, à la reconstitution de nos forces militaires, à la réorganisation de nos finances. L’assemblée résumait nécessairement en elle tous les pouvoirs ; elle était pour ainsi dire la France personnifiée, se gouvernant, se donnant des lois, s’imposant des sacrifices. Rien de mieux. L’assemblée a patriotiquement rempli la plus dure, la plus difficile partie de sa mission, elle a réussi à congédier l’occupation étrangère, merveilleusement représentée dans la réalisation de ce dessein tout national par celui dont elle avait fait le premier magistrat de la France, M. Thiers. Elle devait assurément à son honneur, même après la libération du territoire, de résister aux sommations injurieuses de ceux qui lui demandaient prématurément son abdication, de poursuivre sa tâche jusqu’au bout, en préparant la réorganisation politique du pays, la constitution d’un régime régulier. La question est là précisément aujourd’hui dans cette réorganisation politique ; c’est la dernière raison d’être de l’assemblée, la nécessité irrésistible de la situation. Si l’assemblée se laisse arrêter en chemin et détourner de son œuvre, que reste-t-il ? Ce que nous voyons, ce que les pointus et les excentriques de l’extrême droite voudraient peut-être perpétuer dans l’intérêt de leurs espérances et de leurs combinaisons, la continuation indéfinie d’un des régimes les plus extraordinaires qui aient existé.

Qu’on y songe bien, voilà plus de trois ans que nous en sommes là, avec une assemblée unique, investie de tous les droits et de tous les pouvoirs, sans contrôle et sans contre-poids, dominant de sa souveraineté absorbante un gouvernement à qui on demande la forcé sans lui donner une existence définie, tenant suspendues sur le pays les difficultés extérieures qui peuvent naître d’une interpellation intempestive ou les agitations intérieures qui peuvent résulter d’une résolution inat-