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du libre arbitre est une hérésie religieuse ou une témérité philosophique ; en Allemagne, pour les théologiens comme pour les savans, pour les partisans de la prédestination comme pour ceux du déterminisme, c’est le libre arbitre qui est un scandale. La piété même des femmes en est choquée. A quoi d’ailleurs servirait-il ? Il ne serait utile que pour le mal. Aussi les protestans, malgré les grands services qu’ils ont rendus à la cause même du droit, ne reconnurent-ils point d’abord l’existence d’un droit naturel, pas plus qu’ils ne reconnurent l’existence d’une morale naturelle [1]. Qu’est-ce donc que la liberté de conscience réclamée par Luther ? Elle se réduit au devoir religieux de lire et de croire, c’est-à-dire d’entrer sans autre intermédiaire que le Livre en communication avec l’Esprit ; on pourrait l’appeler une sorte de droit à la vie mystique. Quant à la liberté civile ou politique, Luther veut qu’au besoin on la sacrifia. — « Dieu vous envoie des tyrans comme il vous donne des pères, pour vous éprouver, vous corriger, vous former. » L’indépendance religieuse de « l’homme intérieur » n’est-elle pas un ample dédommagement à la dépendance de l’homme extérieur ? Cette indifférence mystique à l’égard du droit purement humain se retrouvera de nos jours chez beaucoup de penseurs allemands. Ils ne comprennent rien à ce que la philosophie française du XVIIIe siècle appelait les « droits de l’homme ? »

Le mysticisme est toujours près de se tourner en naturalisme, et les Allemands ont passé de l’un à l’autre ; mais ils ont trouvé d’abord un intermédiaire dans ce symbolisme qui fait des choses visibles l’expression de la puissance invisible. Ici se découvre à nous un trait nouveau et curieux de la physionomie germanique : le goût des symboles, qui produira dans l’ordre des questions sociales des conséquences inattendues. La lecture de la Bible habitue l’Allemand dès l’enfance à voir partout des figures. Pour les mystiques, en dehors de la réalité absolue, rien ne peut être qu’emblème. Jacob Boehm aperçoit des images de la trinité, de l’incarnation, de la rédemption, dans tous les êtres et dans tous les phénomènes de la nature. Chacun des objets sensibles est le symbole des autres, et tous les objets sensibles pris ensemble sont le symbole de l’éternel mystère.

Transporté dans l’art, l’amour des symboles produit ce romantisme qui caractérise les œuvres du génie allemand ; dans l’étude des langues, il explique ce respect des signes et des mots, emblèmes de la pensée, qui engendre la passion philologique et en quelque

  1. Luther, lecteur assidu de Tauler et d’Eckart, reprochait à la Morale d’Aristote, « cette pire ennemie de la grâce, » d’entretenir la « pensée impie que l’homme a une valeur personnelle. » — Voyez l’ouvrage de M. Janet : Histoire de la Science politique dans ses rapports avec la Morale, 1873.