Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/531

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La doctrine si libérale exposée par Kant dans ses Élémens métaphysiques du droit, dont M. J. Barni nous a donné récemment une traduction nouvelle, est un développement des principes de Rousseau. Cependant on y remarque déjà la tendance allemande à traiter les questions sociales comme un problème de mécanique. En définissant le droit « l’ensemble des conditions qui limitent les libertés pour rendre possible leur accord, » Kant paraît s’en tenir à la forme extérieure et négative du droit sans nous en faire pénétrer le fond. Le droit demeure alors tout entier dans les rapports des actions, dans les œuvres ; aussi finit-il par s’identifier avec la faculté de contrainte réciproque, c’est-à-dire avec un système mécanique de forces défensives qui se font équilibre : Kant paraît moins se préoccuper des personnages que de leurs armures.

Remplir cette idée trop vide du droit et animer ce mécanisme, telle fut la pensée des successeurs de Kant. Deux voies opposées se présentaient. On pouvait, avec Fichte et avec G. de Humboldt, suivre plus ou moins librement Rousseau et les théoriciens de la révolution française, qui placent le principe intérieur du droit dans la volonté, — ou revenir à Spinoza et aux théories fatalistes, selon lesquelles le droit n’est que la nécessité réglant la nature et l’histoire. « Chacun, dit Spinoza avec Hobbes, a autant de droit qu’il a de puissance. »

Les tendances fatalistes de l’esprit germanique ne tardèrent pas à dominer l’influence française et à produire une admiration croissante pour « le grand et saint Baruch, » auquel le théologien Schleiermacher voulait qu’on immolât une boucle de cheveux. Seulement, tandis que Spinoza, épris de l’immuable géométrie, avait tout vu sous l’idée de l’éternité, sub specie œteni, les écoles allemandes, éprises de l’histoire, voient toutes choses sous l’idée du temps.

On sait comment, le jurisconsulte Thibaut ayant publié en 1814 son livre sur la Nécessité d’un code civil général pour l’Allemagne, Savigny répondit par son écrit célèbre : Vocation de notre temps pour la législation. Ainsi commença le grand débat de l’école philosophique et de l’école historique. Celle-ci est encore aujourd’hui plus vivace que jamais en Allemagne, où elle a eu ces dernières années pour principaux représentans MM. Mommsen, Strauss et M. Bluntschli, si libéral dans ses premiers et savans ouvrages sur le Droit public universel, si admirateur de l’autorité prussienne dans ses discours à l’université de Heidelberg [1].

  1. M. Bluntschli a donné l’année dernière une importante Histoire du droit public, qui fait partie de la grande collection d’histoires et de rapports « publiée sous la protection du roi de Bavière Maximilien II, et éditée par la commission historique auprès de l’Académie royale des sciences. » C’est à cette collection qu’appartiennent l’Histoire de la philosophie allemande par M. Zeller et l’Histoire de l’Esthétique par M. Lotze.