Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/537

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variables, qui se déplacent sans cesse. La majorité d’aujourd’hui peut être renversée non-seulement par la majorité de demain, mais par une minorité et même par un seul homme. De là encore pour le pouvoir une lutte incessante, ou les vieilles classes sociales s’efforceront de retarder l’avènement des nouvelles, où les nouvelles se diviseront à leur tour contre elles-mêmes. Le suffrage n’étant présenté que comme un substitut de la force, on en reviendra à la force toutes les fois qu’il sera nécessaire. Cette guerre des classes et non plus des races, ou le césarisme et la démocratie sont en présence, parfois alliés, finalement ennemis, a pour but de faire régner enfin un « égoïsme » sans autre droit que la force. « Que m’importe le droite disait M. Max Stirner, je n’en ai pas besoin. Ce que je puis acquérir par la force, je le possède et j’en jouis. Ce dont je ne puis m’emparer, j’y renonce, et je ne vais pas, en manière de consolation, me pavaner avec mon prétendu droit, avec mon droit imprescriptible. »

La société réduite à un système de forces où le triomphe appartient, en fait et en droit, au plus puissant ou au plus intelligent, telle est la perspective finale devant laquelle nous laissent les écoles de l’Allemagne. Le droit n’est que la force transformée, comme tous les phénomènes de la nature ne sont que du mouvement transformé. La force prime le droit, ou plutôt il n’y a pas de droit, il n’y a que des compromis ou des conflits entre les forces [1]. Le travail du

  1. C’est là, semble-t-il, la pensée intime de M. de Bismarck, bien qu’il n’ait pas employé expressément la formule qu’on lui attribue : la force prime le droit. Cette témérité de langage eût été du reste peu compatible avec la prudence politique du ministre-président. Dans la séance du 27 janvier 1863, il y eut une discussion entre la chambre et la couronne à propos de l’usage illégal du budget par le gouvernement. M. de Bismarck, après s’être efforcé de représenter la violation des lois constitutionnelles comme une application de ces lois mêmes, laissa entendre que, si le parlement n’accordait pas les subsides, le gouvernement les prendrait. — « Un homme d’état d’une grande expérience en matière de constitution a dit que toute la vie constitutionnelle n’est qu’une suite de compromis. Que l’un des pouvoirs veuille persister dans ses propres vues avec un absolutisme doctrinaire, la série des compromis se trouve interrompue ; à leur place naissent les conflits, et, comme l’existence de l’état ne peut s’arrêter, les conflits dégénèrent en questions de force ; car celui qui a la force en main continue d’avancer dans le sens qui est le sien, parce que la vie de l’état, je le répète, ne peut s’arrêter un instant. » Le comte de Schwerin, dans sa réponse, traduisit cette théorie soi-disant constitutionnelle en ces termes : « la force prime le droit, « Le ministre-président ne pouvait accepter une formule aussi précise. « Je ne me souviens pas, répliqua-t-il, d’avoir réellement employé de pareilles expressions, et malgré les marques d’incrédulité avec lesquelles vous accueillez ma rectification, j’en appelle à votre mémoire ; si elle est aussi sûre que la mienne même, elle vous dira que j’ai simplement exprimé ce qui suit : j’ai conseillé un compromis, parce que sans cela doivent se produire des conflits, que ces conflits sont des questions de puissance, et que, la vie de l’état ne pouvant subir de temps d’arrêt, celui qui se trouve en possession de la puissance serait dans la nécessité d’en user. » On sait comment M. de Bismarck en usa en effet, et de quelle manière le même parlement qui avait refusé les subsides accorda plus tard au gouvernement un bill d’indemnité pour l’illégalité de sa conduite. Le succès justifie tout. M. de Bismarck cependant tenait à se délivrer de la formule devenue populaire dans laquelle on avait résumé sa théorie et sa pratique. « Je me permets, dit-il dans la séance du 12 mars 1869, de rappeler que la fameuse maxime : la force prime le droit, dont je ne me suis jamais servi, est sortie de la bouche de M. le préopinant (le comte de Schwerin). » Ce dernier répondit qu’il n’avait pas voulu mettre dans la bouche du comte de Bismarck la maxime en question ; il s’était borné à dire que les paroles prononcées par le ministre-président « culminaient dans cette idée que la force prime le droit, » et il maintenait encore aujourd’hui une telle interprétation. — Il faut croire que M. de Bismarck avait à cœur de se disculper, car il revint encore sur ce sujet dans la séance du 1er avril 1870. « Ces mots ne sont pas plus sortis de ma bouche que celui de la force prime le droit, et autres inventions semblables. C’est vraiment un tort, suivant moi, que de prendre à l’égard des paroles dites par le représentant du gouvernement fédéral cette liberté de leur faire subir de petites, je ne dirai pas falsifications, mais exagérations, comme on le fait pour les paroles d’autres collègues, lesquelles n’ont pas autant de poids en Allemagne et à l’étranger. » Même rectification dans la séance du 1er avril 1871. — Ce qui nous intéresse ici en définitive, c’est de savoir quelle théorie se dégage des paroles de M. de Bismarck. N’est-ce pas la suivante ? Ce qu’on appelle en France le droit et en Allemagne le droit abstrait n’existe pas, et la force supérieure avance toujours dans sa direction propre sans autre règle qu’elle-même ; si elle peut s’entendre avec les autres forces, il y a compromis ; si elle ne peut s’entendre, il y a conflit ; le gouvernement, représentant la vie de l’état et ayant en main la force, se passe au besoin de l’approbation du parlement. En deux mots : donnez-moi votre concours, et, si vous me le refusez, je passe outre. — Mais, pourra-t-on demander, si le peuple allemand, se trouvant en possession de la force et jugeant que la vie de l’état, — c’est-à-dire la sienne, — ne peut s’arrêter, en usait pour renverser le gouvernement, aurait-il à son tour le droit par cela même qu’il aurait la force ? M. de Bismarck a-t-il songé à cette conséquence nécessaire de sa métaphysique politique, ou trouverait-il dans Hegel une autre thèse pour contredire la précédente ?